Le véganisme comme conséquence, non comme identité
De la recherche de cohérence à la liberté d'être
Il existe une différence fondamentale entre vouloir devenir quelqu'un de bien et chercher à comprendre ce qui est juste. La première démarche prend pour point de départ l'image que nous souhaitons avoir de nous-mêmes. La seconde prend pour point de départ la réalité que nous cherchons à comprendre. Elles peuvent conduire aux mêmes comportements, mais elles ne procèdent pas de la même intention. Et cette différence, apparemment subtile, change profondément notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde.
Le véganisme constitue une illustration particulièrement intéressante de cette distinction. On peut devenir végan pour être une bonne personne, pour appartenir à une communauté, pour incarner un idéal de compassion ou pour se conformer à une certaine représentation de la vertu. Mais on peut aussi devenir végan pour une raison beaucoup plus simple : avoir progressivement compris quelque chose qui rend certains comportements difficiles à justifier. Dans le premier cas, le véganisme devient une identité à construire et à défendre. Dans le second, il devient la conséquence d'une compréhension.
Cette distinction rejoint une intuition que l'on retrouve dans plusieurs traditions philosophiques, notamment dans l'Advaita Vedānta : nous confondons trop souvent ce que nous sommes avec les rôles, les qualités et les convictions auxquels nous nous identifions. Nous cherchons à devenir quelqu'un, à construire une personnalité admirable, à nous rapprocher d'un idéal. Pourtant, il est possible d'agir justement sans faire de cette action le fondement de notre identité. Il est possible de défendre une cause sans avoir besoin d'être celui qui la défend. Et il est possible de transformer profondément sa manière de vivre sans chercher à devenir quelqu'un d'autre.
Nous grandissons dans un monde où l'amélioration personnelle occupe une place considérable. Nous cherchons à devenir plus intelligents, plus performants, plus disciplinés, plus généreux, plus conscients. Même la spiritualité, censée nous libérer de certaines illusions, devient parfois un projet supplémentaire de perfectionnement de soi. Nous voulons être plus éveillés, plus détachés, plus compatissants, plus sages. Derrière ces aspirations se cache souvent une conviction implicite : tels que nous sommes, nous ne sommes pas encore suffisants. Il existerait quelque part une version meilleure de nous-mêmes qu'il faudrait atteindre pour enfin être en paix.
Le problème n'est évidemment pas de développer des qualités ou de modifier nos comportements. Il apparaît lorsque nous faisons de cette transformation une condition de notre valeur personnelle. Nous ne cherchons plus simplement à agir avec davantage de discernement, mais à devenir le genre de personne qui agit ainsi. Nos comportements cessent alors d'être seulement des réponses à des situations concrètes. Ils deviennent les preuves d'une identité que nous souhaitons construire, préserver et faire reconnaître.
Une personne peut ainsi décider de devenir végane parce qu'elle souhaite être quelqu'un de compatissant. Elle poursuit un idéal personnel. Elle imagine une personne moralement admirable et cherche à lui ressembler. Son comportement peut être bénéfique pour les animaux, mais sa motivation demeure en partie centrée sur elle-même. Une autre personne peut découvrir que les cochons possèdent une vie émotionnelle complexe, que les vaches entretiennent des relations sociales, que les poules éprouvent des préférences et que les poissons peuvent ressentir la douleur. Elle peut ensuite prendre conscience des pratiques nécessaires à la production des aliments qu'elle consomme. Progressivement, une contradiction apparaît entre ce qu'elle comprend et ce qu'elle fait. Elle ne se demande plus comment devenir une meilleure personne. Elle se demande pourquoi elle continue à participer à des pratiques qu'elle ne parvient plus à justifier.
La différence est immense. Dans un cas, je cherche à transformer mon identité à travers mes actions. Dans l'autre, mes actions se transforment parce que ma compréhension de la réalité a changé. Je ne cesse pas de manger des animaux pour devenir quelqu'un de bien. Je cesse de les manger parce que je ne trouve plus de justification suffisante à leur exploitation.
Nous avons tendance à concevoir la morale comme un ensemble d'obligations qui viendraient contraindre nos désirs. D'un côté, ce que nous aimerions faire. De l'autre, ce que nous devrions faire. La vie morale devient alors une lutte permanente entre le plaisir et le devoir. Cette représentation n'est pas entièrement fausse. Il arrive effectivement que nous devions renoncer à une satisfaction immédiate pour respecter un principe auquel nous accordons davantage d'importance. Mais elle néglige un phénomène plus profond : la compréhension peut elle-même transformer nos désirs.
Un enfant peut prendre plaisir à arracher les ailes d'un insecte sans comprendre véritablement ce qu'il fait. Plus tard, lorsqu'il reconnaît cet insecte comme un être vivant susceptible de subir un dommage, le même geste peut lui devenir spontanément répugnant. Il n'a pas nécessairement besoin de mobiliser une volonté héroïque pour résister à son envie. Son rapport à la situation a changé. De la même manière, une personne qui découvre la vie sociale et affective des cochons peut progressivement cesser de voir le jambon comme un simple aliment. Derrière le produit apparaît un individu. Derrière l'habitude apparaît une conséquence. Derrière le plaisir apparaît une question morale.
Il ne s'agit pas de prétendre que toute compréhension entraîne automatiquement une transformation du comportement. Les habitudes, les émotions, les contraintes sociales et les mécanismes de rationalisation peuvent maintenir un écart considérable entre nos convictions et nos actes. La psychologie de la dissonance cognitive montre précisément à quel point nous sommes capables de préserver nos comportements en modifiant les justifications que nous leur donnons. Mais lorsque la compréhension devient suffisamment profonde, elle peut modifier la manière même dont nous percevons les possibilités qui s'offrent à nous. Ce qui nous paraissait auparavant normal devient étrange. Ce qui semblait nécessaire apparaît facultatif. Ce qui était invisible devient difficile à ignorer.
Le véganisme peut alors cesser d'être vécu comme une privation permanente. Il devient simplement une manière de vivre plus conforme à ce que nous avons compris. On ne se sent pas nécessairement privé de quelque chose que l'on ne souhaite plus obtenir au prix de la souffrance d'autrui. Le changement ne repose plus exclusivement sur la discipline ou la volonté, mais sur une transformation du regard. Nous ne voyons plus les mêmes choses lorsque nous regardons une assiette, un élevage, un vêtement ou un animal. Et puisque nous ne voyons plus les mêmes choses, nous ne pouvons plus tout à fait agir comme auparavant.
Cette transformation du regard rejoint la notion de dharma dans la philosophie indienne. Le dharma renvoie notamment à l'ordre qui soutient la vie et à l'action appropriée dans une situation donnée. Il nous invite à ne pas confondre ce qui nous plaît avec ce qui est juste. Nos préférences et nos aversions sont des expériences légitimes, mais elles ne constituent pas à elles seules des critères suffisants pour déterminer notre conduite. J'aime peut-être le fromage. Je peux apprécier le goût de la viande. Je peux éprouver une certaine nostalgie à l'idée de renoncer à des repas associés à mon enfance, à ma famille ou à des moments de convivialité. Ces préférences existent et il serait inutile de les nier. Mais leur existence ne répond pas à la question morale.
Si l'obtention de ce plaisir implique de faire subir à un animal une souffrance ou une mort évitable, la situation ne concerne plus seulement mes goûts. Elle implique également les intérêts d'un autre être. Le discernement consiste précisément à élargir notre compréhension de la situation au-delà de notre expérience immédiate. Ce que je désire n'est pas nécessairement ce qu'il convient de faire. Et ce que je n'ai pas envie de faire peut néanmoins être approprié. Dès lors que je reconnais que les intérêts des animaux méritent une considération morale, il devient difficile de soutenir que mon plaisir suffit à justifier les atteintes que je leur impose.
Il ne s'agit donc plus de se demander ce que ferait un bon végan, mais ce que requiert une situation compte tenu des intérêts de tous ceux qu'elle concerne. Cette différence est essentielle, car elle déplace le centre de gravité de la réflexion. La question n'est plus celle de ma conformité à une identité morale, mais celle de la justesse de mon action. Je n'ai pas besoin de me représenter comme une personne compatissante pour reconnaître qu'un animal ne souhaite pas souffrir. Je n'ai pas besoin de me sentir moralement supérieur pour considérer que sa vie possède une valeur indépendante de l'utilité que je peux en tirer.
Les identités ont évidemment une utilité. Elles nous permettent de communiquer nos engagements, de nous situer dans le monde et de coordonner nos actions avec celles des autres. Dire « je suis végan » constitue une manière simple d'exprimer un ensemble de choix et de convictions. Le problème ne réside donc pas dans le mot, mais dans l'attachement psychologique que nous pouvons développer envers lui. Lorsque le véganisme devient une composante centrale de notre image personnelle, nous pouvons commencer à mesurer notre valeur à notre capacité d'incarner parfaitement cet idéal. Chaque contradiction devient une menace. Chaque erreur devient une faute identitaire. Chaque désaccord peut être ressenti comme une attaque contre ce que nous sommes.
Plus subtilement encore, nous pouvons commencer à nous comparer aux autres. Nous nous percevons comme plus conscients, plus cohérents ou plus évolués que ceux qui continuent à consommer des produits animaux. Ce sentiment de supériorité peut sembler justifié par la solidité de nos arguments. Pourtant, avoir raison sur une question particulière ne signifie pas être supérieur à ceux qui se trompent. La qualité d'un raisonnement ne détermine pas la valeur d'une personne. Il existe ici un paradoxe remarquable : un engagement né de la reconnaissance de la valeur d'autres êtres peut devenir le support d'une nouvelle forme de séparation entre les êtres humains. Nous dénonçons l'arbitraire d'une frontière morale entre humains et animaux, tout en risquant de construire une frontière psychologique entre les personnes qui ont compris et celles qui n'ont pas compris.
Cette contradiction ne rend pas le véganisme injustifié. Elle nous invite simplement à examiner la manière dont nous nous identifions à nos convictions. On peut considérer l'exploitation animale comme profondément injuste sans considérer les personnes qui y participent comme intrinsèquement mauvaises. On peut défendre un principe avec fermeté sans faire de cette fermeté une preuve de supériorité personnelle. Et l'on peut reconnaître ses propres incohérences sans y voir une remise en cause de sa valeur fondamentale. La cohérence est une qualité de nos actes et de nos raisonnements. Elle n'est pas la mesure de notre être.
Cette distinction transforme également notre rapport aux autres. La plupart d'entre nous avons grandi dans des sociétés où l'exploitation animale est normalisée. Nous avons appris à aimer certains animaux et à en manger d'autres. Nous avons associé la viande à la convivialité, le lait à l'enfance, les œufs à la simplicité et le fromage au plaisir. Nous avons rarement été invités à examiner les fondements moraux de ces distinctions. Il n'est donc pas étonnant que nous ayons pu participer pendant des décennies à des pratiques que nous remettons aujourd'hui en question.
Faut-il pour autant nous condamner rétrospectivement ? Je ne le pense pas. Reconnaître une erreur n'exige pas de se détester pour l'avoir commise. Il est possible d'assumer la responsabilité de ses actes sans transformer son passé en condamnation permanente. Mais ce raisonnement doit également s'appliquer aux autres. Si je reconnais que mon propre comportement était influencé par l'éducation, les habitudes, les normes sociales et une compréhension incomplète des animaux, pourquoi refuserais-je cette même complexité aux personnes qui continuent aujourd'hui à les consommer ?
Cela ne signifie pas que tous les comportements se valent, ni que l'ignorance efface toute responsabilité. Une personne peut également choisir de ne pas examiner les conséquences de ses actes. Mais comprendre les mécanismes qui entretiennent une injustice permet de la combattre avec davantage de lucidité. La compassion envers les animaux n'exige pas le mépris des humains. Au contraire, si notre ambition est de réduire durablement l'exploitation animale, nous avons intérêt à comprendre les personnes qui y participent plutôt qu'à les réduire à leurs contradictions. Le véritable enjeu n'est pas de distribuer les rôles entre les bons et les mauvais. Il est de permettre à davantage de personnes de reconnaître une réalité qu'elles n'avaient pas encore pleinement considérée.
Cette manière d'envisager le véganisme possède également une dimension politique. Lorsque nous le présentons essentiellement comme une identité ou un mode de vie, nous risquons de transformer une question de justice en une simple affaire de préférences individuelles. Certains seraient végans comme d'autres seraient amateurs de cuisine méditerranéenne, adeptes du minimalisme ou passionnés de sport. Chacun aurait ses goûts, ses valeurs et ses habitudes, et il suffirait de respecter les choix de chacun. Mais cette représentation oublie précisément ceux qui sont au cœur de la question : les animaux eux-mêmes.
L'exploitation animale n'est pas problématique parce que certaines personnes choisissent de ne pas y participer. Elle est problématique en raison de ce qu'elle fait subir aux animaux. Le véganisme ne crée pas cette question morale. Il constitue une réponse possible à une question qui existe indépendamment de lui. Même si aucun être humain ne se définissait comme végan, il resterait pertinent de se demander si nous sommes justifiés à élever, enfermer, exploiter et tuer des êtres sensibles pour satisfaire des intérêts dont beaucoup pourraient être satisfaits autrement.
Cette distinction change la nature même du débat public. Au lieu de demander pourquoi certaines personnes deviennent véganes, nous pourrions nous demander pourquoi nos sociétés continuent à considérer l'exploitation animale comme légitime. Au lieu de chercher à convertir des individus à une identité particulière, nous pourrions examiner collectivement les justifications de nos pratiques. Et au lieu de réduire le changement à une succession de décisions personnelles, nous pourrions interroger les institutions, les normes économiques et les structures politiques qui rendent certaines formes d'exploitation si ordinaires.
L'objectif ultime ne devrait pas être de créer une société remplie de personnes fières de leur identité végane, mais une société dans laquelle l'exploitation évitable des animaux aurait suffisamment reculé pour que cette identité perde une grande partie de sa raison d'être. De la même manière que nous n'avons pas besoin de nous définir quotidiennement par notre opposition à de nombreuses injustices aujourd'hui largement condamnées, nous pourrions imaginer un avenir dans lequel le refus de traiter les animaux comme de simples ressources serait devenu une évidence morale. Le succès du véganisme ne se mesurerait alors pas à la popularité du mot, mais à la disparition progressive des pratiques auxquelles il s'oppose.
Il reste néanmoins une difficulté importante. Si le véganisme est la conséquence d'une compréhension, que faire lorsque nos comportements demeurent imparfaitement cohérents avec elle ? Nous vivons dans des sociétés complexes, où nos choix ont des conséquences multiples, parfois indirectes et difficiles à connaître. Même une personne profondément engagée dans la réduction de l'exploitation animale ne peut garantir qu'aucune de ses actions ne contribue à une forme de souffrance. L'idéal de pureté morale devient alors impossible à atteindre.
C'est précisément ici que la distinction entre conséquence et identité révèle toute sa valeur. Si mon objectif est d'être un végan parfait, chaque imperfection menace l'image que j'ai de moi-même. Je risque de me justifier, de nier mes contradictions ou de me culpabiliser excessivement. Mais si mon objectif est d'agir conformément à ma compréhension, une contradiction devient avant tout une information. Elle m'indique qu'un comportement mérite peut-être d'être réexaminé. Elle ne prouve pas que je suis une mauvaise personne. Elle ne m'oblige pas non plus à abandonner mes principes sous prétexte que je ne les applique pas parfaitement. Je peux reconnaître une erreur, la corriger et poursuivre mon chemin.
La cohérence n'est alors plus un état de perfection à atteindre. Elle devient un processus permanent d'ajustement entre ce que nous comprenons et ce que nous faisons. Et ce processus exige aussi de l'humilité intellectuelle. Car il ne suffit pas d'être cohérent avec ses convictions pour avoir raison. Encore faut-il accepter de réexaminer ces convictions à la lumière de nouveaux arguments et de nouvelles connaissances. Une personne peut être parfaitement cohérente dans l'erreur. La recherche de cohérence doit donc rester au service d'une recherche plus fondamentale : celle de la vérité et du discernement.
Cette humilité devient particulièrement importante lorsque nous cherchons à convaincre les autres. Lorsqu'une conviction nous transforme profondément, il devient tentant de considérer notre nouvelle perspective comme une forme d'éveil dont les autres seraient encore privés. Nous nous souvenons de notre ancienne ignorance et nous avons l'impression de reconnaître cette même ignorance chez ceux qui ne partagent pas nos conclusions. Cette impression peut être partiellement fondée. Nous pouvons effectivement avoir découvert des faits ou des arguments que d'autres n'ont pas encore examinés. Mais elle comporte un danger : celui de confondre la compréhension d'une question particulière avec une supériorité générale de conscience.
Or chacun de nous possède ses angles morts. La personne qui comprend aujourd'hui l'injustice de certaines pratiques envers les animaux peut demeurer aveugle à d'autres formes de souffrance, à d'autres contradictions ou à d'autres dimensions de la réalité. L'humilité ne consiste pas à prétendre que toutes les opinions se valent. Elle consiste à reconnaître que la solidité d'une conviction n'implique pas l'infaillibilité de celui qui la porte. Je peux défendre fermement une conclusion tout en restant ouvert à la critique de mes arguments. Je peux considérer qu'une pratique est injustifiée tout en cherchant sincèrement à comprendre ce que mon interlocuteur voit différemment. Je peux vouloir transformer le monde sans avoir besoin de me représenter comme celui qui sait.
Cette attitude rejoint l'un des enseignements du karma yoga, qui consiste à agir avec discernement sans faire dépendre notre équilibre intérieur des résultats de nos actions. Cette idée me semble particulièrement précieuse pour le militantisme animaliste. Lorsqu'on prend conscience de l'ampleur de l'exploitation animale, il est naturel de vouloir agir. On souhaite informer, convaincre, transformer les habitudes, développer des alternatives et faire évoluer les institutions. L'urgence ressentie peut devenir considérable. Mais cette volonté de changement contient un risque : celui de rendre notre paix intérieure dépendante de la transformation du monde.
Chaque personne qui refuse d'écouter devient alors une source de frustration. Chaque contradiction non résolue devient insupportable. Chaque lenteur du changement social devient une blessure personnelle. Nous ne nous contentons plus de souhaiter que les autres changent. Nous avons besoin qu'ils changent. Et ce besoin peut progressivement transformer notre engagement en souffrance.
Le karma yoga propose une autre attitude. Il ne nous invite pas à renoncer à l'action, ni à minimiser l'importance de ses conséquences. Il nous invite à reconnaître la différence entre notre responsabilité d'agir et notre capacité à contrôler les résultats. Je peux choisir la qualité de mes arguments, l'attention que j'accorde à mon interlocuteur, les projets que je développe et les efforts que je consacre à une cause. Je ne peux pas décider à la place des autres de ce qu'ils comprendront, de ce qu'ils accepteront ou du moment où ils changeront. Cette reconnaissance n'affaiblit pas nécessairement l'engagement. Elle peut au contraire le rendre plus durable, plus intelligent et moins réactif.
Je peux défendre les animaux sans avoir besoin de gagner chaque discussion. Je peux chercher à convaincre sans vivre chaque désaccord comme un échec. Je peux consacrer une partie importante de ma vie à réduire leur exploitation sans exiger que le monde se transforme immédiatement pour que mon existence ait un sens. Agir pleinement sans être prisonnier du résultat n'est pas une forme d'indifférence. C'est une forme de liberté.
L'Advaita Vedānta pousse cette réflexion encore plus loin en distinguant notre identité relative de notre nature fondamentale. Au niveau relatif, nous sommes des individus avec une histoire, une personnalité, des préférences, des convictions et des responsabilités. Nous pouvons être entrepreneurs, parents, sportifs, militants ou végans. Ces identités possèdent une réalité pratique et jouent un rôle dans notre manière de vivre. Mais selon l'Advaita, aucune d'entre elles ne définit ultimement ce que nous sommes. Notre nature véritable est la conscience dans laquelle apparaissent toutes ces expériences, et qui ne se réduit à aucune d'elles.
Cette compréhension ne rend pas les actions inutiles. Elle modifie simplement la relation que nous entretenons avec elles. Je peux être végan sans croire que le véganisme constitue mon identité fondamentale. Je peux défendre une cause sans avoir besoin de devenir celui qui la défend. Je peux chercher à agir justement sans attendre de mes actions qu'elles me rendent enfin complet.
Il serait toutefois erroné de conclure que la non-dualité rend la souffrance animale insignifiante. La distinction entre la réalité absolue et la réalité empirique ne supprime pas les expériences vécues par les êtres sensibles. Dans le monde où nous agissons, la douleur demeure douloureuse, la peur demeure effrayante et la privation de liberté peut constituer un préjudice réel. Reconnaître que notre nature fondamentale ne se réduit pas à notre individualité ne nous dispense donc pas d'examiner les conséquences de nos comportements. La réalisation spirituelle ne saurait servir de justification à l'indifférence morale.
Il serait tout aussi excessif de prétendre que la non-dualité conduit nécessairement au véganisme. Une affirmation métaphysique sur la nature de la conscience ne suffit pas à établir une éthique complète. Mais elle peut nous aider à remettre en question certaines frontières identitaires et à développer une relation moins égocentrée au monde. Il n'est pas nécessaire de croire que les animaux et nous-mêmes sommes identiques en tout point pour reconnaître que leurs expériences comptent. Il suffit de comprendre que notre propre plaisir n'est pas le seul intérêt digne d'être considéré.
Peut-être faut-il alors revoir la manière même dont nous parlons du changement moral. Nous formulons souvent celui-ci comme une transformation de ce que nous sommes. Nous devenons écologistes, féministes, antiracistes ou végans. Ces mots ont leur utilité, mais ils peuvent donner l'impression que la morale consiste à rejoindre une catégorie particulière d'individus. Pourtant, lorsqu'une personne cesse de participer à une pratique qu'elle considère désormais comme injuste, elle n'a pas nécessairement le sentiment de devenir quelqu'un d'autre. Elle peut simplement avoir le sentiment de ne plus pouvoir continuer comme avant.
Ce déplacement me semble essentiel. Il ne s'agit pas de devenir végan comme on chercherait à devenir sage, pur ou admirable. Il s'agit de reconnaître que certains êtres ont des intérêts qui comptent indépendamment de l'utilité que nous leur attribuons, puis d'en tirer les conséquences dans notre manière de vivre. Le véganisme cesse alors d'être une destination identitaire. Il devient l'une des expressions d'un rapport plus attentif au vivant.
Il ne garantit ni la sagesse, ni la compassion universelle, ni la réalisation spirituelle. On peut être végan et profondément égocentrique. On peut également ne pas être végan et posséder de nombreuses qualités humaines admirables. Mais ces observations ne changent rien à la question de fond : nos pratiques envers les animaux sont-elles justifiables ? La réponse à cette question ne dépend pas de la valeur personnelle de ceux qui la posent, ni de ceux qui y répondent différemment. Elle dépend des raisons que nous pouvons avancer et des conséquences que nous sommes prêts à considérer.
C'est pourquoi je ne souhaite pas faire du véganisme une identité à défendre, mais une compréhension à approfondir et une cohérence à vivre. Non pas chercher à être meilleur que les autres, mais chercher à agir de manière plus juste. Non pas rechercher une pureté impossible, mais réduire les préjudices que nous pouvons raisonnablement éviter. Non pas condamner ceux qui ne voient pas encore ce que nous voyons, mais essayer de rendre visible ce qui demeure invisible. Non pas faire dépendre notre paix intérieure de la transformation du monde, mais contribuer à cette transformation avec toute la lucidité et la détermination dont nous sommes capables.
Et finalement, ne pas attendre de nos actions qu'elles nous disent qui nous sommes. Car si l'Advaita Vedānta nous enseigne que notre nature fondamentale est déjà complète, alors nous n'avons rien à gagner, sur le plan de notre être, à devenir végans. Nous n'avons pas besoin de cette identité pour être dignes, entiers ou libres. Mais cette complétude ne rend pas la souffrance d'autrui négligeable. Elle peut au contraire nous permettre d'y répondre sans chercher à en retirer une quelconque validation personnelle.
Nous n'avons pas besoin d'être quelqu'un de bien pour faire ce qui est juste. Nous n'avons pas besoin d'être quelqu'un de spécial pour reconnaître la valeur d'un autre être. Et nous n'avons pas besoin de devenir quelqu'un d'autre pour modifier notre manière d'agir.
Le véganisme n'a pas besoin d'être ce que je suis. Il peut simplement être l'une des conséquences de ce que j'ai compris.
Peut-être est-ce là une forme particulièrement féconde de liberté : ne plus chercher à construire une identité morale, tout en assumant pleinement les responsabilités que notre compréhension fait apparaître. Ne rien avoir à prouver sur ce que nous sommes, sans jamais cesser de nous interroger sur ce que nous faisons.