Anthony Morvan

Véganisme

Sortir ensemble du dilemme

Ce que le dilemme du prisonnier dit de l'abolition

Imaginons une personne qui souhaite la disparition des abattoirs. Elle a vu les images, compris ce qui s’y passe, et préférerait vivre dans une société où l’on ne ferait plus naître des animaux pour les tuer. Si on lui proposait de voter pour leur abolition, avec une transition organisée, elle voterait pour. Pourtant, ce soir, elle mange de la viande. Cette contradiction mérite qu’on s’y attarde. On peut y voir de l’hypocrisie, et parfois elle en contient. Mais on peut aussi y reconnaître un problème politique : cette personne est prête à changer avec les autres, alors qu’elle peine à changer seule.

Son raisonnement pourrait tenir en quelques phrases. Si j’arrête aujourd’hui, les abattoirs continueront de fonctionner. Je devrai modifier mes repas, expliquer mes choix, négocier avec mes proches, pendant que tout autour de moi suivra son cours. Si nous arrêtons ensemble, en revanche, les restaurants adapteront leurs menus, les magasins leur offre, et chacun apprendra à cuisiner dans les mêmes conditions nouvelles. Le changement me paraît souhaitable. C’est le fait de le porter seul qui me retient.

Le dilemme du prisonnier éclaire cette difficulté. Dans sa forme classique, deux personnes doivent choisir séparément entre coopérer et trahir. La coopération mutuelle leur procure un meilleur résultat que la trahison mutuelle. Pourtant, chacune a un avantage individuel à trahir, quel que soit le choix de l’autre. Si l’autre coopère, elle profite de son effort ; s’il trahit, elle évite de se retrouver seule à coopérer. Le résultat est troublant : chacun suit une stratégie avantageuse à son échelle, et tous deux aboutissent à une situation qu’ils auraient préféré éviter.

Le rapport au véganisme ne reproduit pas exactement ce modèle. Certaines personnes trouvent dans leur changement alimentaire une satisfaction immédiate ; d’autres refusent l’exploitation animale indépendamment du comportement de leur entourage. Mais l’analogie devient éclairante lorsque quelqu’un souhaite une transformation collective tout en percevant son initiative personnelle comme un coût dont les bénéfices dépendront surtout des autres. Nous approchons alors d’un dilemme de contribution : chacun préfère que le changement ait lieu, tout en ayant une raison de laisser les autres commencer.

Une attente s’installe. Je changerai quand les autres changeront. Les autres regardent autour d’eux et font le même calcul. Chacun trouve dans la continuité des comportements voisins une raison de poursuivre le sien. Puis son propre comportement devient, pour quelqu’un d’autre, une preuve supplémentaire que rien ne bouge. Une pratique peut ainsi durer grâce à des personnes qui la désapprouvent, mais dont la désapprobation reste suspendue à une initiative extérieure.

Nous commettons une erreur lorsque nous considérons chaque achat comme l’expression complète des convictions de celui qui le fait. Acheter de la viande contribue bien au système qui la produit. Cette conséquence existe. Mais l’achat peut aussi traduire une habitude, une difficulté à se démarquer, une préférence pour le confort immédiat malgré un désaccord moral. Le consommateur qui continue à acheter et le citoyen qui souhaite une interdiction peuvent être la même personne. Comprendre cette tension ouvre une possibilité d’action.

Car le vote pose une autre question que celle du rayon de supermarché. Devant un produit, je décide de mon comportement dans un environnement qui restera largement identique après mon passage. Devant une proposition politique, je peux choisir de transformer cet environnement avec les autres. Je peux soutenir une règle qui s’appliquera aussi à moi, consentir à perdre une possibilité dont je profite encore, et demander que nous organisions ensemble les conditions de ce renoncement.

Voilà une fonction de la politique : permettre à des personnes de s’engager collectivement dans une direction qu’elles ne parviennent pas toutes à suivre isolément. Une règle commune répond à la crainte de faire seul un effort que les autres esquiveront. Elle donne une échéance et rend les engagements réciproques plus crédibles. Les institutions peuvent ainsi modifier les conditions qui entretiennent un dilemme collectif, plutôt que compter indéfiniment sur la bonne volonté de chaque participant.

Je pense qu’un mouvement pour l’abolition de l’exploitation animale doit prendre cette possibilité au sérieux. Il devrait permettre à quelqu’un de dire : « Je continue aujourd’hui, mais je souhaite que nous décidions d’arrêter, et j’accepte que cette décision me contraigne aussi. » Cette phrase laisse subsister une contradiction morale. Elle contient néanmoins un engagement politique possible. Le rejeter au motif que son auteur n’a pas déjà transformé toute son alimentation reviendrait à écarter une voix susceptible de soutenir le changement.

Une majorité favorable à l’abolition pourrait donc être plus large que le groupe des personnes déjà véganes. C’est une possibilité stratégique, pas une majorité dont nous pourrions présumer l’existence. Il faudrait la construire, en discutant du projet concret et de ses conséquences. Soutenir vaguement « la cause animale » demande peu. Accepter une mesure qui changera ses repas et supprimera certains achats engage davantage. C’est à ce consentement-là que l’on reconnaîtrait un soutien politique sérieux.

Pendant ce temps, certaines personnes commencent. Elles renoncent aux produits animaux sans attendre une loi, parfois avec peu de soutien autour d’elles. Elles acceptent les conversations pénibles, apprennent de nouvelles recettes, cherchent une option au restaurant. Leur décision manifeste un courage moral particulier : elles font dépendre leur conduite de ce qu’elles jugent juste, alors même que la conduite des autres leur offre chaque jour une permission de continuer.

Ce sont des pionniers. Leur mérite tient à ce qu’ils acceptent d’avancer sans garantie que le reste de la société les suivra. Cela demande parfois une grande force de conviction, même si les obstacles varient selon les personnes. Un adulte qui choisit librement ses courses dispose d’une latitude différente de celle d’un adolescent dépendant des repas familiaux. Reconnaître le courage d’une décision exige de regarder les conditions dans lesquelles elle est prise.

Ces initiatives ont aussi une portée politique. Elles donnent un visage quotidien à une société encore difficile à imaginer. Quelqu’un découvre qu’un repas familial peut changer sans perdre toute sa chaleur. Un restaurateur apprend à proposer un plat supplémentaire. Une discussion entre amis fait apparaître un désaccord que chacun croyait être seul à éprouver. Les pionniers rendent le projet visible, et cette visibilité peut aider d’autres personnes à le soutenir avant même qu’elles soient prêtes à l’appliquer entièrement.

Mais demander à ces personnes de convaincre successivement chaque consommateur, jusqu’au dernier, serait leur confier une tâche démesurée. Une industrie est organisée. Elle possède des équipements, des contrats, des règles qui assurent sa continuité. Sa transformation exige elle aussi une organisation. L’action politique permet de fixer une direction commune et d’engager des changements qui dépassent la portée d’une décision privée.

Un vote peut alors produire une rupture décisive : une pratique jusqu’ici autorisée se voit assigner une fin. La transition matérielle prendra du temps. Il faudra accompagner les travailleurs, prévoir le devenir des animaux et rendre accessibles d’autres façons de se nourrir. Il faudra aussi éviter qu’une fermeture des abattoirs locaux se contente de déplacer les mises à mort à l’étranger. La puissance de la décision tient précisément à sa capacité à organiser ces transformations autour d’une échéance commune, avec des obligations qui ne reposent plus sur l’initiative de chacun.

Cette perspective oblige à revenir à ceux dont nous parlons. Dans notre dilemme entre humains, nous calculons l’effort de changer et le risque d’être seuls. Les animaux supportent, eux, une grande partie du coût de notre attente. Ils ne peuvent ni voter ni négocier les termes de la coopération. Pendant que nous cherchons une assurance de réciprocité, leur vie continue d’être organisée autour de ce que nous achetons. Cette asymétrie donne une urgence morale à la sortie du dilemme.

Elle interdit aussi de transformer l’argument politique en permission indéfinie de continuer. Dire « cela doit passer par la loi » engage à travailler pour cette loi : soutenir une proposition, participer au débat, accepter ses conséquences pour soi. Une abolition simplement souhaitée, repoussée vers un avenir sans date, laisse intact ce qu’elle prétend contester. La politique commence lorsque ce souhait devient un effort commun pour obtenir une décision.

Nous pouvons donc reconnaître deux formes d’engagement qui se renforcent. Certains changent dès maintenant et montrent ce que leur conviction exige. D’autres peuvent les rejoindre sur le terrain politique, y compris lorsqu’ils n’ont pas encore réussi le même changement personnel. Une coalition capable de faire adopter l’abolition devra savoir accueillir ces personnes tout en gardant les animaux au centre de sa demande.

Le dilemme nous enferme lorsque chacun considère l’immobilité des autres comme la condition de sa propre immobilité. La politique offre une issue : décider ensemble que cette condition prendra fin. Ceux qui commencent avant ouvrent le chemin. Une décision commune peut ensuite engager toute la société à le suivre. Nous n’avons pas à attendre que chacun soit devenu exemplaire pour choisir les règles auxquelles nous accepterons tous de nous soumettre.