L’identité : de ce qui nous distingue à ce qui nous rend identiques
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le mot « identité ». Nous l’utilisons spontanément pour désigner ce qui fait de nous des êtres singuliers, différents de tous les autres. Notre identité, c’est notre nom, notre histoire, notre personnalité, nos convictions, nos expériences. C’est ce qui nous permet de dire « je suis moi » et, implicitement, « je ne suis pas toi ». Pourtant, le mot « identité » partage la même origine que le mot « identique ». Tous deux viennent du latin idem, qui signifie « le même ». Étrange paradoxe : le mot par lequel nous affirmons notre différence porte en lui l’idée même de similitude.
Je crois pourtant que ce paradoxe n’est qu’apparent. Il révèle deux niveaux de compréhension de ce que nous sommes, deux manières de répondre à la question « Qui suis-je ? ». La première consiste à chercher ce qui nous distingue. La seconde, plus profonde, consiste à reconnaître ce qui, au-delà de nos différences, est fondamentalement identique.
Lorsque nous parlons de notre identité, nous nous situons presque toujours au premier niveau. Nous nous définissons par une accumulation de caractéristiques : notre nationalité, notre profession, notre caractère, nos goûts, nos croyances, nos réussites et nos échecs. Chacune de ces caractéristiques contribue à dessiner les contours d’un individu particulier. Et chacune nous distingue, d’une manière ou d’une autre, du reste de l’humanité. Plus nous précisons notre identité, plus nous affinons ce qui nous rend uniques. Nous cherchons à répondre à la question « Qui suis-je ? » en décrivant ce que nous sommes, par opposition à ce que nous ne sommes pas.
Pourtant, cette manière de nous définir possède une étrange fragilité. Tout ce qui constitue notre identité personnelle est susceptible de changer. Nous ne sommes plus ceux que nous étions il y a vingt ans. Notre corps s’est transformé, nos convictions ont évolué, nos ambitions ont changé, certaines relations ont disparu et d’autres sont apparues. Et malgré ces transformations, nous continuons à nous reconnaître comme étant nous-mêmes. Nous disons « j’ai changé », sans jamais avoir l’impression que ce « je » a été remplacé par un autre. Qu’est-ce qui fait que nous nous éprouvons comme le même à travers le changement ? Et surtout, que reste-t-il de notre identité lorsque nous retirons tout ce qui peut changer ?
C’est précisément ici que l’Advaita Vedānta, la tradition indienne de la non-dualité, propose un renversement de perspective auquel j’adhère profondément. Plutôt que de chercher notre identité dans les caractéristiques qui nous définissent, elle nous invite à examiner ce qui rend possible toute identification. Je peux dire « je suis mon corps », mais je peux également observer mon corps. Je peux dire « je suis mes pensées », mais je peux aussi constater leur apparition et leur disparition. Je peux me définir par ma personnalité, mais je suis capable de reconnaître que celle-ci évolue. Alors, si tout ce à quoi je m’identifie peut être observé et peut changer, qu’est-ce que ce « je » qui en fait l’expérience ?
L’Advaita nous invite ainsi à déplacer progressivement notre identification. Non pas en ajoutant une nouvelle caractéristique à notre personnalité, mais en questionnant le principe même par lequel nous nous prenons pour une personne séparée. Ce déplacement conduit d’abord à distinguer les contenus de la conscience de la conscience elle-même. Puis, plus profondément encore, à dépasser jusqu’à la distinction entre un observateur et ce qui serait observé. Car tant qu’il existe un « moi » qui contemple quelque chose d’autre que lui, une forme de dualité subsiste.
C’est là qu’apparaît la proposition la plus radicale de l’Advaita, et celle qui correspond à ma propre compréhension de la réalité : notre identité fondamentale, appelée Ātman, n’est pas différente de Brahman, la réalité ultime. Ce que nous prenons habituellement pour notre identité n’est qu’une manifestation particulière, une forme provisoire à laquelle nous nous sommes identifiés. Au niveau de notre personnalité, nous sommes différents. Au niveau de notre nature fondamentale, nous ne sommes pas deux. Le mot Advaita signifie précisément cela : « non-deux ». Non pas deux réalités qu’il faudrait réunir, mais une séparation qui, ultimement, n’a jamais existé.
La métaphore de l’océan et des vagues permet de saisir intuitivement ce changement de niveau. Chaque vague possède une identité propre : une forme, une hauteur, une vitesse, une durée. Elle est différente de toutes les autres vagues. Si elle cherche à se définir à partir de ces caractéristiques, elle trouvera toujours ce qui la distingue. Mais si elle cherche à comprendre ce qu’elle est fondamentalement, elle découvrira qu’elle est de l’eau. Et cette eau n’est pas différente de celle qui constitue toutes les autres vagues. La vague n’a pas besoin de disparaître pour être de l’eau. Elle n’a pas besoin de devenir une autre vague, ni même de rejoindre l’océan. Elle n’a jamais été autre chose que l’océan prenant momentanément une forme particulière.
La subtilité est immense. Au premier niveau, l’identité désigne ce qui fait qu’une vague est cette vague et pas une autre. Au second, elle désigne ce qui fait que toutes les vagues sont, fondamentalement, identiques en nature. Ce n’est pas la réponse à la question qui change, mais le niveau auquel nous posons la question. Nous passons de l’identité comme différenciation à l’identité comme non-différence. Et ce passage ne consiste pas à nier le premier niveau. Les vagues restent différentes dans leurs formes, tout comme les êtres humains restent différents dans leurs corps, leurs histoires et leurs personnalités. Simplement, ces différences cessent d’être considérées comme la vérité ultime de ce qu’ils sont.
C’est ce qui rend ce rapprochement entre les deux sens du mot « identité » si fascinant à mes yeux. Nous passons une grande partie de notre vie à construire, enrichir et défendre notre identité personnelle. Nous cherchons à savoir qui nous sommes en découvrant ce qui nous rend différents. Mais la démarche non duelle nous invite à poursuivre cette investigation jusqu’à un point où la question se retourne sur elle-même. À force de chercher ce que je suis véritablement, je découvre que ce que je suis fondamentalement n’est précisément pas ce qui me distingue de toi.
Je ne prétends pas que cette compréhension de la réalité puisse être démontrée par un jeu de mots. L’étymologie ne constitue évidemment pas une preuve métaphysique. Mais je trouve remarquable que notre langage porte en lui cette double signification. Comme si le mot que nous utilisons pour affirmer notre singularité contenait également la possibilité de son dépassement. Comme si, derrière notre obsession de découvrir ce qui nous rend différents, se cachait une invitation à reconnaître ce qui nous rend identiques.
Et c’est peut-être là, pour moi, l’un des renversements les plus profonds de la connaissance de soi. Nous commençons par chercher notre identité dans ce qui nous sépare du monde. Nous construisons un « moi » à partir de nos caractéristiques, de nos expériences et de nos différences. Puis, en poursuivant suffisamment loin cette investigation, nous découvrons que cette identité personnelle n’est pas notre nature ultime. Ce que nous sommes fondamentalement ne se définit plus par opposition à ce que nous ne sommes pas. La frontière entre soi et le reste du réel cesse d’être une séparation absolue.
Nous passons notre vie à chercher notre identité dans ce qui nous rend différents, pour finalement découvrir que notre véritable identité est précisément ce qui nous rend identiques.