Anthony Morvan

Véganisme

Quand la viande cesse d'être de la nourriture

Posez un steak devant quelqu'un et demandez-lui ce qu'il voit. La réponse semblera tellement évidente que la question paraîtra presque absurde : de la nourriture. Posez maintenant un chien sur la même assiette. Quelque chose change immédiatement. La plupart d'entre nous ne voient pas un aliment potentiel dont certaines considérations morales interdiraient la consommation. Nous voyons simplement un chien. L'idée même de le manger provoque un recul qui précède l'argumentation.

Je pense qu'il y a là quelque chose de beaucoup plus profond que nos préférences alimentaires. Nous imaginons volontiers que nous percevons d'abord le monde tel qu'il est, puis que nous portons des jugements sur ce que nous avons perçu. Voici un animal. Voici un morceau de viande. Voici un aliment. Ensuite seulement viendraient nos préférences, notre culture et nos principes moraux. Mais cette chronologie est probablement fausse. Nous ne rencontrons jamais un monde parfaitement neutre auquel nous ajouterions ensuite des catégories. Nous voyons déjà à travers elles.

Un steak ne m'apparaît pas spontanément comme « le muscle d'un animal mort que ma culture m'a appris à considérer comme comestible ». Il apparaît comme un steak. Mieux encore : comme quelque chose à manger. Toute l'histoire nécessaire pour produire cette évidence a disparu derrière son résultat. Et c'est justement ce qui rend une catégorie puissante : lorsqu'elle fonctionne parfaitement, on ne la voit plus. On voit à travers elle.

C'est précisément ce que permet de comprendre Cora Diamond dans son essai de 1978, Eating Meat and Eating People. Diamond est végétarienne, mais elle s'attaque à certains des arguments philosophiques les plus célèbres en faveur des animaux, notamment ceux de Peter Singer et Tom Regan. Elle ne nie évidemment pas la souffrance animale. Elle considère même que douter de la douleur des animaux dans les situations ordinaires est aussi déplacé que de douter de celle des humains. Ce qu'elle conteste, c'est le point de départ de l'argumentation.

L'approche classique consiste à chercher la propriété qui justifie notre considération morale pour les humains. Est-ce l'intelligence ? La rationalité ? Le langage ? Ces critères deviennent rapidement inconfortables, puisque certains animaux possèdent certaines de ces capacités tandis que certains humains en sont privés. Singer descend donc jusqu'à quelque chose de beaucoup plus élémentaire : la capacité à souffrir et à éprouver du plaisir. Si un être possède des intérêts, ses intérêts doivent entrer dans notre considération morale. La frontière de l'espèce ne suffit plus.

C'est un argument puissant. Mais Diamond pense que quelque chose d'essentiel a déjà été perdu au moment même où nous formulons le problème ainsi.

Pour le comprendre, elle pose une question étrange : pourquoi ne mangeons-nous pas les humains morts ? Pas des humains que nous aurions tués pour les manger, évidemment. Ce serait trop facile. Imaginons quelqu'un frappé par la foudre. Mort instantanément. Nous n'avons causé ni sa mort ni sa souffrance. Son corps contient pourtant des dizaines de kilos de matière parfaitement nutritive. Pourquoi ne pas la manger ?

Notre réaction est intéressante parce que nous n'avons généralement pas besoin de construire un argument moral pour répondre. Nous ne nous promenons pas dans un cimetière en résistant héroïquement à l'envie de manger les cadavres. Nous ne regardons pas un corps humain comme une source de protéines dont un principe moral particulièrement puissant nous contraindrait à nous priver. Le corps humain se situe simplement en dehors du champ du comestible. Pour reprendre la logique de Diamond, une personne n'est pas quelque chose que l'on mange.

Changeons maintenant un seul détail. Ce n'est plus un humain qui est frappé par la foudre, mais une vache. Personne ne l'a élevée pour être abattue. Personne ne l'a tuée. Supposons même qu'elle n'ait pas souffert. Beaucoup des raisons habituellement invoquées contre la consommation de viande disparaissent alors. Et Diamond remarque quelque chose d'étrange dans les théories qu'elle critique : rien n'empêche vraiment leur végétarien de manger cette vache. L'animal demeure conceptuellement disponible comme nourriture. Il fallait simplement éviter de violer ses intérêts pour obtenir sa chair. Rien, dans cette conception, ne semble conduire à cette idée beaucoup plus étrange : une vache n'est peut-être tout simplement pas quelque chose à manger.

Voilà le déplacement qui m'intéresse. La question n'est plus seulement : « Avons-nous le droit de manger cet animal ? » Elle devient : « Pourquoi cet animal nous apparaît-il comme quelque chose qui peut être mangé ? »

Nous connaissons déjà des animaux pour lesquels cette possibilité s'est presque entièrement refermée. Prenons un chien vivant dans une famille. Nous lui donnons un nom. Il entre dans la maison. Nous lui parlons. Nous interprétons ses humeurs, nous nous inquiétons lorsqu'il est malade, nous adaptons parfois nos vacances à sa présence. S'il meurt, la possibilité de le découper et de le servir au dîner paraît obscène à la plupart d'entre nous. Et ce rapport ne découle pas simplement des propriétés biologiques du chien. Il n'existe pas dans la nature une espèce zoologique appelée « animaux de compagnie ». Nous construisons cette relation par nos pratiques. Ces pratiques finissent par déterminer, en partie, ce que l'animal devient pour nous. Un animal de compagnie, écrit Diamond, « n'est pas quelque chose à manger ».

C'est là qu'elle fait un geste philosophique beaucoup plus radical qu'une simple défense du végétarisme. Nos pratiques ne sont pas seulement les conséquences des catégories avec lesquelles nous pensons le monde. Elles participent à leur construction. Nous donnons des noms aux humains. Nous enterrons leurs morts. Nous marquons les naissances. Nous traitons certaines dimensions de leur existence comme graves ou sacrées. Et nous ne les mangeons pas. Pour Diamond, ces pratiques participent à construire notre concept même d'« être humain ». Avoir des devoirs envers les humains n'est pas seulement la conséquence logique d'une liste de propriétés que posséderaient les membres de l'espèce Homo sapiens. Cela fait partie du réseau de pratiques par lequel quelque chose compte pour nous comme humain.

Puis vient cette phrase extraordinaire : « We are around the table and they are on it. » Nous sommes autour de la table, eux sont dessus.

On pourrait raconter l'histoire ainsi : nous avons d'abord observé les humains et les autres animaux, découvert entre eux une différence moralement fondamentale, puis décidé sur cette base de manger les seconds. Diamond renverse au moins partiellement la causalité. Le fait que nous soyons autour de la table tandis que certains animaux sont dessus participe lui-même à la fabrication de « la différence ». Il existe évidemment des différences observables entre espèces : langage, cognition, morphologie, capacités diverses. Mais il y a autre chose que ces différences biologiques. Il y a la signification que nous leur donnons, les pratiques que nous construisons autour d'elles et les catégories qui finissent par organiser notre perception.

Un enfant apprend tout cela très tôt. Il ne rencontre pas le poulet comme le ferait un zoologiste, étudie ses propriétés pendant quelques années puis conclut rationnellement qu'il appartient à la catégorie des aliments. On lui donne des nuggets. Le poulet devient parfois nourriture avant même que l'enfant comprenne réellement ce qu'est un poulet vivant. Dans le même temps, nous lui racontons des histoires peuplées d'animaux qui parlent. Nous lui apprenons à caresser doucement le chat, à ne pas faire souffrir le chien, parfois à nourrir les oiseaux. Puis nous lui demandons de terminer son poulet. Diamond s'attarde précisément sur cette étrange éducation à travers le poème de Jane Legge, Learning to be a Dutiful Carnivore. Le même enfant apprend à aimer certains animaux et à en manger d'autres.

Ce qu'il apprend n'est donc pas seulement une zoologie. C'est une géographie morale et perceptive : animal de compagnie, animal sauvage, nuisible, animal dangereux, animal de laboratoire, nourriture. À force, ces catégories semblent appartenir aux animaux eux-mêmes. Pourtant un cochon ne contient pas davantage la propriété « nourriture » qu'un chien ne contient la propriété « compagnon ». Ce sont des relations. Et une fois stabilisées par des milliers de repas, de mots, d'emballages et de gestes ordinaires, elles deviennent presque invisibles.

C'est ici qu'une analogie avec certaines expériences de non-dualité devient, je crois, particulièrement éclairante, même si elle dépasse explicitement le propos de Diamond. Dans l'expérience ordinaire, le moi ne se présente généralement pas comme une construction conceptuelle. Nous n'avons pas l'impression de produire à chaque instant un sujet séparé appelé « moi ». Il paraît simplement être là. C'est précisément parce que nous regardons le monde à travers cette structure qu'il devient difficile de voir la structure elle-même. Certaines expériences contemplatives ou non-duelles peuvent provoquer un renversement de cette évidence. Le mot « je » ne disparaît pas. L'individu continue à répondre à son prénom, à ouvrir son courrier et à payer ses impôts. Mais quelque chose peut perdre son évidence ontologique. Ce qui semblait être une caractéristique intrinsèque de la réalité apparaît soudain comme une manière de structurer l'expérience.

Quelque chose d'analogue peut arriver avec la nourriture animale. Un jour, on voit un steak. Puis, progressivement ou brutalement, on voit le muscle d'une vache. Rien n'a changé dans l'objet. Tout a changé dans la perception.

Et c'est beaucoup plus profond que le simple passage de « je pense que manger des animaux est acceptable » à « je pense que manger des animaux est immoral ». Dans ce second cas, la catégorie alimentaire demeure intacte. La personne voit toujours de la nourriture. Elle la désire comme nourriture, mais s'impose de ne pas la consommer pour des raisons morales. Le végétarisme ou le véganisme peuvent alors être vécus comme une privation permanente : « J'aimerais manger cela, mais je ne dois pas. » On comprend pourquoi cette configuration demande de la volonté. Chaque repas rejoue un petit conflit entre désir et principe.

Mais il existe une autre transformation, plus étrange. La catégorie elle-même peut commencer à se désagréger. On ne résiste alors plus à l'envie de manger la nourriture. Cela cesse d'être de la nourriture.

La comparaison avec un chien permet de mesurer la différence. La plupart des Français ne passent pas leur existence à faire preuve d'une discipline remarquable pour ne pas manger de labradors. Il n'y a presque rien à réprimer. Le chien se trouve simplement en dehors de leur espace mental du comestible. Et la question devient alors beaucoup plus vertigineuse qu'une simple question de volonté : une vache pourrait-elle un jour se trouver au même endroit ? Un cochon ? Un poulet ?

Ce basculement permet aussi de comprendre l'expérience étrange que certaines personnes décrivent après avoir cessé de manger des animaux. Le rayon viande d'un supermarché peut soudain sembler différent. C'est en tout cas ce que j'ai vécu et que je continue encore à approfondir personnellement. Les mots commerciaux fonctionnent moins bien. « Steak », « jambon », « ailes », « ribs » ne parviennent plus complètement à transformer ce qui est vu. Derrière eux réapparaissent muscle, chair, patte, côtes, corps. Ce n'est pas nécessairement davantage de morale. C'est parfois moins de filtre.

Et c'est peut-être pourquoi certaines rencontres avec des animaux transforment davantage que des dizaines d'arguments. Diamond introduit ici une autre manière de voir : celle du fellow creature, du compagnon de condition, pourrait-on dire. Elle emprunte cette idée à la poésie et insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas d'une catégorie biologique. Voir un animal comme un fellow creature, ce n'est pas découvrir scientifiquement qu'il appartient lui aussi au règne animal. C'est le rencontrer comme un être engagé, lui aussi, dans une existence indépendante, vulnérable et mortelle.

Diamond donne à ce propos un exemple magnifique emprunté à George Orwell. Pendant la guerre civile espagnole, Orwell aperçoit un soldat ennemi courant en tenant son pantalon à deux mains. Il était venu tirer sur des « fascistes ». Mais soudain, il ne voit plus un fasciste. Il voit un homme qui essaie de ne pas perdre son pantalon. Orwell écrit qu'il devient alors « visibly a fellow-creature ». Et il ne tire pas.

Ce qui est fascinant, c'est que le soldat n'a acquis aucune nouvelle propriété morale pendant ces quelques secondes. Il n'est pas devenu plus sentient. Il n'est pas devenu plus intelligent. Son idéologie n'a pas changé. Ce qui s'est effondré, momentanément, c'est une catégorie suffisamment puissante pour organiser la perception. « Fasciste » recule et laisse apparaître « homme ». Peut-être certaines transformations de notre rapport aux animaux fonctionnent-elles de la même manière. « Nourriture » recule. Et l'animal réapparaît.

Mais il faut pousser l'analogie avec la non-dualité jusqu'au bout, sinon elle devient trop facile. On pourrait raconter une histoire confortable dans laquelle les carnistes seraient « endormis » tandis que les végans auraient enfin « vu la réalité ». Ce serait séduisant. Ce serait aussi philosophiquement paresseux. Diamond ne nous autorise justement pas à remplacer naïvement une catégorie construite par une autre que nous déclarerions absolument réelle. Fellow creature n'est pas davantage une propriété biologique cachée à l'intérieur de l'animal que « nourriture ». C'est aussi une manière humaine de le rencontrer. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle n'en est pas moralement supérieure.

Et c'est peut-être là que le sujet devient vraiment intéressant. Le basculement le plus profond n'est pas nécessairement de découvrir enfin la bonne catégorie. C'est de découvrir qu'il y avait une catégorie.

On croyait voir directement le monde. On découvre qu'une culture, une langue, des repas d'enfance, des supermarchés, des histoires, des abattoirs tenus hors de vue et des milliers de gestes ordinaires avaient déjà terminé l'image à notre place. Ils avaient transformé certains corps en compagnons, certains en nuisibles et certains en aliments avant même que la question morale puisse être posée. La catégorie n'était pas venue après la perception. Elle était déjà dedans.

Cela change profondément, je pense, la manière de concevoir la transition vers le véganisme. Peut-être avons-nous trop souvent essayé de modifier les conclusions des individus sans toucher aux catégories qui produisent leur expérience. Nous leur expliquons que la viande qu'ils voient est moralement problématique, puis nous leur demandons de continuer à la voir comme nourriture tout en apprenant à lui résister. C'est une bataille difficile à gagner, parce que le principe moral doit alors affronter plusieurs fois par jour quelque chose qui continue à se présenter comme désirable, normal et comestible.

L'autre possibilité est plus profonde. Il ne s'agit plus seulement de répéter « manger cet animal est mal », mais de rendre visible la catégorie elle-même. De provoquer cet instant beaucoup plus déstabilisant où quelqu'un regarde ce qu'il appelait naturellement « viande » et se demande pour la première fois : pourquoi est-ce que je vois ceci comme de la nourriture ?

À partir de là, quelque chose peut se fissurer. Et lorsqu'une catégorie que nous prenions pour une propriété du monde devient visible comme catégorie, il est difficile de retrouver exactement l'innocence perceptive qui précédait. On peut continuer à manger de la viande. On peut rejeter l'argument moral. Rien ne garantit une conversion, et prétendre le contraire reviendrait justement à retomber dans le piège que l'on vient de décrire. Mais désormais, le steak peut vaciller entre deux mondes : aliment et corps, produit et animal, quelque chose et quelqu'un.

Le changement le plus profond n'est alors peut-être pas le jour où l'on décide de ne plus manger les animaux. C'est le jour où, en les regardant, on ne comprend soudainement plus tout à fait pourquoi on les appelait de la nourriture.

Sources

  • Cora Diamond, « Eating Meat and Eating People », Philosophy, vol. 53, n° 206, 1978, p. 465-479 — l'essai dont vient tout ce qui est discuté ici.
  • Jane Legge, « Learning to be a Dutiful Carnivore » — poème cité par Diamond dans ce même essai.
  • George Orwell, « Looking Back on the Spanish War » (1943) — « a man who is holding up his trousers isn't a "Fascist", he is visibly a fellow creature ».