La Nutrition Intégrale
Nous parlons beaucoup de ce que nous mangeons et étonnamment peu de l'endroit intérieur depuis lequel nous mangeons. Nous comptons les calories, les protéines, les glucides, les vitamines. Nous opposons aliments sains et aliments malsains, produits naturels et produits transformés, végétal et animal. Nous débattons du régime méditerranéen, du jeûne intermittent, du véganisme, du bio, du local. Derrière chacune de ces discussions se cache pourtant une question plus profonde que nous posons rarement : qui est celui qui mange ?
Car nous ne mangeons jamais seulement des aliments. Nous mangeons depuis une certaine conception du monde, depuis un certain niveau de développement psychologique, depuis une culture, une histoire familiale, un corps, des désirs, des peurs, des zones d'ombre et des systèmes économiques que nous n'avons pas choisis. Lorsque nous nous asseyons devant une assiette, toute une civilisation s'assoit avec nous.
L'alimentation n'est donc pas simplement une question nutritionnelle. Mais elle n'est pas non plus simplement une question morale. Elle est simultanément biologique, psychologique, culturelle, économique, écologique, technologique et parfois spirituelle. Chacune de ces dimensions révèle quelque chose de réel. Le problème commence lorsque l'une d'elles se prend pour le tout.
C'est le point de départ de ce que j'appellerais une Nutrition Intégrale. Son ambition n'est surtout pas de proposer un nouveau régime venant remplacer tous les précédents. Nous avons déjà suffisamment de doctrines alimentaires promettant d'avoir enfin découvert ce que l'être humain devrait manger. L'ambition est différente : construire une carte suffisamment vaste pour comprendre depuis quel monde nous mangeons, comment ce monde s'est constitué, ce qu'il nous permet déjà de voir et ce qu'il nous rend encore incapable de voir.
Nous pourrions appeler notre position sur cette carte notre adresse cosmique alimentaire. L'expression est volontairement un peu excessive, mais l'idée est simple : une adresse indique où nous sommes. Elle ne dit pas seulement ce qu'il y a dans notre assiette. Deux personnes peuvent manger exactement le même steak pour des raisons radicalement différentes. L'une parce que c'est ce que sa famille a toujours mangé. Une autre parce qu'elle calcule précisément ses apports en protéines. Une autre encore parce que la viande représente pour elle la puissance, la masculinité ou la réussite sociale. Une quatrième peut manger ce même steak avec une conscience aiguë du problème moral qu'il représente, mais considérer qu'elle n'est pas encore prête à modifier son alimentation. Le comportement observable est identique. Le monde intérieur ne l'est pas.
C'est ici que les modèles développementaux, notamment ceux issus des travaux de Clare Graves et prolongés par Spiral Dynamics, deviennent intéressants. Non pas parce qu'ils permettraient de classer proprement les mangeurs du plus primitif au plus éveillé, ce qui serait probablement la meilleure manière de transformer une carte en caricature, mais parce qu'ils permettent de voir comment un même objet peut changer complètement de signification selon la structure depuis laquelle il est regardé.
À certains moments de notre développement, manger est essentiellement affaire de satisfaction immédiate. Je veux quelque chose, je le mange. À d'autres apparaît une logique de règles : il existe de bons aliments et de mauvais aliments, de bonnes heures pour manger et de mauvaises heures, des comportements disciplinés et des comportements coupables. Puis cette architecture peut être dépassée par une logique plus individualiste et rationnelle. L'alimentation devient un instrument. Si mon objectif est d'être sec, musclé ou performant, je peux calculer mes calories et mes macronutriments. Le gâteau cesse d'être un péché. Il devient une quantité d'énergie que je peux intégrer dans un système.
Mais cette liberté elle-même peut finir par sembler incomplète. Une nouvelle question apparaît : si quelque chose rentre dans mes macros, est-ce pour autant quelque chose que j'ai envie de manger ? Puis une autre : qu'est-ce que cette nourriture produit en dehors de mon propre corps ? D'où vient-elle ? Qui l'a produite ? Quel animal a vécu et est mort pour qu'elle arrive ici ? Quelle terre, quelle eau, quelle énergie ont été nécessaires ? Ce qui était une optimisation individuelle commence à s'inscrire dans un système plus large.
L'erreur serait alors de regarder chaque nouvelle perspective comme la réfutation pure et simple de la précédente. La discipline avait vu quelque chose. La science nutritionnelle voit quelque chose. Le plaisir voit quelque chose. La compassion voit quelque chose. La pensée systémique voit quelque chose. Grandir ne consiste peut-être pas à remplacer successivement des erreurs par des vérités, mais à récupérer ce que chaque perspective avait compris tout en cessant de prendre sa vérité partielle pour la totalité.
Mon propre parcours alimentaire a ressemblé à ce mouvement. J'ai d'abord mangé sans architecture particulière, avec beaucoup de produits choisis essentiellement parce qu'ils me procuraient du plaisir. Puis est arrivé le monde des bons et des mauvais aliments, des bons et des mauvais moments pour manger. Plus tard, la nutrition sportive m'a libéré d'une partie de cette rigidité. Avec le principe du If It Fits Your Macros, un aliment n'avait plus besoin d'être moralement « propre » ou « sale ». Il devait simplement trouver sa place dans un ensemble cohérent avec mes objectifs.
Cette approche a été une libération. Mais elle était incomplète.
D'autres dimensions ont progressivement demandé à entrer dans l'équation. Le plaisir réel plutôt que le plaisir simplement compatible avec les macros. Puis la souffrance animale. Puis les conséquences systémiques de mes choix. J'ai tenté une première alimentation végétale avec un mélange de préoccupations éthiques et de logique d'optimisation. Je suis ensuite revenu vers une approche plus centrée sur mes propres problèmes et sur le pragmatisme. Et finalement, avec davantage de connaissances, davantage de possibilités alimentaires et une autre compréhension de ce que manger implique, le véganisme m'est apparu à nouveau depuis un endroit différent. Non plus comme une règle de pureté à laquelle il faudrait me soumettre, mais comme la conséquence assez naturelle de plusieurs dimensions qui avaient cessé de s'opposer.
Je peux prendre du plaisir à manger ainsi. Je peux atteindre mes objectifs sportifs ainsi. Je peux couvrir mes besoins nutritionnels ainsi. Je peux utiliser quelques compléments lorsqu'ils résolvent simplement un problème. Et si je peux faire tout cela sans demander qu'un animal soit élevé puis tué pour mon alimentation, quelque chose change dans la question morale. Ce n'est plus seulement : « Est-il mal de tuer cet animal ? » C'est aussi : « Pourquoi continuerais-je à exiger ce sacrifice ? »
Le mot important est peut-être justement celui-là : sacrifice.
Une Nutrition Intégrale pourrait tendre vers ce que j'appellerais une nutrition non sacrificielle. Non pas une alimentation absolument innocente. Cela n'existe probablement pas. Toute existence matérielle possède des conséquences. Cultiver des plantes transforme des écosystèmes. Construire des infrastructures détruit des habitats. Transporter des aliments consomme des ressources. Même respirer n'est pas une activité sans externalités si l'on pousse suffisamment loin la comptabilité. Faire de l'absence totale de conséquences notre objectif reviendrait simplement à inventer une nouvelle forme de pureté morale impossible à satisfaire.
La question intéressante est plus précise : que continuons-nous à sacrifier alors que nous n'en avons plus besoin ?
Je crois que cette question dépasse largement l'alimentation. Une grande partie de ce que nous appelons progrès moral consiste peut-être précisément à rendre inutile ce qui avait autrefois une justification par la nécessité. Lorsque deux intérêts entraient réellement en conflit, quelque chose devait être sacrifié. Mais la technologie, l'abondance ou de nouvelles organisations peuvent parfois dissoudre le conflit lui-même. Et lorsque la nécessité disparaît, une pratique autrefois compréhensible peut soudain devenir beaucoup plus difficile à justifier.
Pendant une grande partie de l'histoire humaine, nos possibilités alimentaires étaient contraintes par la géographie, les saisons, la technologie et la disponibilité énergétique. Ces contraintes changent. Nous savons supplémenter certains nutriments, isoler des protéines, fermenter des micro-organismes et produire des aliments à partir de procédés qui auraient semblé relever de l'alchimie quelques siècles auparavant. La viande cultivée, la fermentation de précision et les technologies encore à venir pourraient transformer plus profondément encore notre paysage alimentaire.
À mesure que la nécessité diminue, la justification morale du sacrifice diminue avec elle.
Voilà pourquoi une Nutrition Intégrale ne devrait pourtant pas être définie trop rapidement comme « végane ». Ce serait décider de la destination avant d'avoir terminé la carte. Le véganisme me semble aujourd'hui une expression particulièrement cohérente de cette trajectoire dans les conditions qui sont les nôtres, mais une approche intégrale doit rester capable d'examiner ses propres intuitions, y compris celles concernant les animaux.
Si une alimentation végétale réduit certaines formes de souffrance mais produit chez celui qui l'adopte des carences évitables, le problème n'est pas résolu intégralement. Si elle est nutritionnellement excellente mais vécue avec une rigidité telle qu'elle transforme chaque repas familial en conflit, une autre dimension reste irrésolue. Si elle fonctionne pour quelques individus privilégiés mais dépend d'infrastructures impossibles à généraliser, sa cohérence systémique doit être interrogée.
Mais l'inverse est évidemment tout aussi vrai. Une alimentation parfaitement calibrée pour la performance physique, agréable, abordable et culturellement acceptée ne devient pas intégrale simplement parce qu'elle optimise merveilleusement le corps humain si elle repose sur une quantité massive de souffrance qui pourrait être évitée. Ajouter davantage de dimensions ne doit pas devenir une manière sophistiquée de neutraliser celles qui nous dérangent.
Une approche intégrale ne consiste pas à tout relativiser. Elle consiste précisément à refuser de résoudre une dimension du problème en en faisant silencieusement disparaître une autre.
C'est ici que les quatre quadrants proposés par Ken Wilber deviennent utiles. Tout acte alimentaire possède simultanément une dimension intérieure individuelle, une dimension extérieure individuelle, une dimension intérieure collective et une dimension extérieure collective. À l'intérieur de l'individu existent le désir, la faim, le plaisir, le dégoût, l'identité, la culpabilité, la compassion, les croyances et les souvenirs. Dans son organisme existent les calories, les protéines, les hormones, le microbiote, la glycémie, les micronutriments et les adaptations physiologiques. Autour de lui existe une culture : la cuisine de sa famille, le repas de Noël, le barbecue, les prescriptions religieuses, les représentations de la masculinité, les habitudes de ses amis, ce que sa société considère comme délicieux ou répugnant. Et derrière tout cela existent des systèmes matériels : agriculture, élevage, subventions, supermarchés, restaurants, chaînes logistiques, réglementation, prix et technologies alimentaires.
Nous mangeons dans les quatre quadrants simultanément. Et c'est précisément pourquoi tant de tentatives de transformation alimentaire échouent : nous essayons de résoudre un problème multidimensionnel avec un argument unidimensionnel. Nous expliquons à quelqu'un l'impact climatique de son steak alors que ce steak signifie pour lui les repas du dimanche avec son père. Nous expliquons la sentience animale à quelqu'un qui cherche avant tout une manière simple d'atteindre cent cinquante grammes de protéines par jour. Nous expliquons les bénéfices nutritionnels des légumineuses à quelqu'un qui vit dans un environnement où personne ne sait les cuisiner et où le restaurant du coin ne propose aucun plat végétal satisfaisant.
Les gens ne résistent pas nécessairement aux faits. Parfois, les faits auxquels nous répondons ne sont simplement pas ceux qui organisent leur comportement.
Et derrière ces comportements existe une couche encore plus difficile à voir : l'ombre. Nous sommes rarement totalement transparents à nous-mêmes lorsque nous expliquons pourquoi nous mangeons comme nous mangeons. Je peux appeler « santé » un besoin de contrôle. Je peux appeler « plaisir » mon incapacité à tolérer la frustration. Je peux défendre la viande au nom des protéines alors que ce qui est réellement menacé est une identité masculine à laquelle je suis attaché. Je peux également défendre le véganisme pour des raisons profondément compassionnelles tout en utilisant inconsciemment cette position pour me sentir moralement supérieur à ceux qui m'entourent.
Une Nutrition Intégrale doit donc poser une question beaucoup plus inconfortable que « qu'est-ce que je mange ? » : qu'est-ce qui mange à travers moi ?
C'est là que le shadow work devient intéressant. Il ne s'agit plus seulement d'améliorer nos choix, mais d'observer les motivations que nous projetons sur eux. La rigidité peut se déguiser en discipline. La peur en prudence. Le narcissisme en santé. La supériorité en compassion. Et une spiritualité particulièrement sophistiquée peut elle-même devenir un moyen extrêmement élégant de ne plus regarder certaines contradictions.
Les états de conscience ajoutent encore une autre dimension. Une expérience contemplative profonde, une méditation, un état psychédélique ou une réalisation non duelle peuvent modifier radicalement l'expérience de la séparation entre soi et le reste du vivant. Pourtant une expérience d'unité ne produit pas automatiquement une éthique alimentaire particulière. On peut wake up sans avoir complètement grown up. On peut avoir entrevu la non-dualité tout en conservant des structures morales, culturelles ou psychologiques relativement peu développées. Et l'inverse est possible : quelqu'un peut posséder une éthique extraordinairement élaborée sans avoir jamais vécu le moindre état contemplatif remarquable.
Dire que « tout est Un » ne répond donc pas à la question de savoir s'il est acceptable de faire souffrir un animal lorsque cette souffrance est évitable. Poussée trop loin, la non-dualité peut même devenir une échappatoire : s'il n'existe ultimement ni sujet ni objet, pourquoi se préoccuper de celui qui souffre ? Mais une proposition métaphysique ne fait pas disparaître la douleur relative d'un être sentient. Grandir, s'éveiller, intégrer son ombre et agir dans le monde sont des mouvements différents. Ils peuvent se renforcer mutuellement. Ils ne doivent pas être confondus.
Notre adresse cosmique alimentaire commence alors à apparaître dans toute sa complexité. Elle comprend le niveau développemental depuis lequel nous interprétons la nourriture, les états de conscience auxquels nous avons accès, les zones d'ombre qui orientent nos comportements et notre position dans chacun des quatre quadrants. À cela s'ajoutent notre histoire, notre corps, notre environnement et les possibilités technologiques de notre époque.
Mais connaître une adresse n'a d'intérêt que si elle permet de voyager.
À la question « Where am I eating from? » doit donc en succéder une autre : « Where can I go from here? » L'adresse cosmique devient trajectoire cosmique.
Et c'est peut-être là que l'approche intégrale devient réellement utile. Elle ne demande pas à chaque individu d'adopter instantanément la perspective la plus large imaginable. Elle cherche le prochain mouvement possible depuis l'endroit où il se trouve. Une personne principalement préoccupée par la performance ne sera pas nécessairement transformée par une longue dissertation sur l'interconnexion du vivant. Elle peut en revanche découvrir qu'une alimentation végétale correctement construite permet de conserver sa masse musculaire, ses performances et son plaisir tout en supprimant certaines conséquences qu'elle préférerait éviter. Ce déplacement peut ensuite rendre d'autres questions possibles.
La même logique vaut à l'échelle collective. Une civilisation ne change pas uniquement parce que ses membres deviennent moralement meilleurs. Elle change lorsque de nouvelles valeurs rencontrent des infrastructures capables de les rendre praticables. Les supermarchés changent. Les restaurants changent. Les prix changent. Les technologies changent. Les normes sociales changent. Et ce qui demandait autrefois un effort presque héroïque peut finir par devenir le choix le plus simple.
La transformation individuelle et la transformation systémique doivent donc avancer ensemble. Cela permet aussi de penser autrement le militantisme alimentaire. Il existe des situations dans lesquelles la confrontation morale est nécessaire. Mais il existe une autre forme d'influence que je trouve particulièrement intéressante : rendre visible une alternative désirable.
Imaginez quelqu'un dont l'alimentation est presque entièrement non sacrificielle mais qui ne transforme pas chaque repas partagé en tribunal. Il ne cache pas ses convictions, mais n'a pas non plus besoin de convertir immédiatement ceux qui l'entourent. Il mange bien. Il aime ce qu'il mange. Il est en excellente santé. S'il recherche la performance, il performe. Ses repas donnent envie. Lorsque quelqu'un lui demande pourquoi il ne mange pas d'animaux, il peut expliquer sa position sans agressivité et sans l'édulcorer.
Sa simple existence crée alors une anomalie dans le système de croyances de ceux qui l'entourent : « Je pensais qu'il fallait renoncer à tout cela pour manger ainsi. » Parfois, une contradiction vécue transforme davantage qu'un argument.
C'est peut-être là qu'apparaît ce que nous pourrions appeler une nutrition Turquoise. Non pas un menu précis ni une nouvelle liste d'aliments autorisés et interdits, et surtout pas une manière particulièrement sophistiquée de se considérer plus évolué que son voisin. Plutôt une relation différente à l'alimentation. Elle refuse de sacrifier inutilement la santé aux animaux et refuse de sacrifier inutilement les animaux à la santé. Elle ne sacrifie pas le plaisir à une pureté morale lorsque de meilleures solutions existent. Elle ne sacralise ni la nature ni la technologie. Elle utilise un complément lorsqu'un complément résout élégamment une contrainte nutritionnelle. Elle utilise une technologie alimentaire lorsqu'elle permet de nourrir mieux avec moins de conséquences négatives. Et elle reste capable d'en examiner les externalités plutôt que de supposer que toute innovation constitue automatiquement un progrès.
Elle cherche, à chaque étape, à inclure davantage de réalité.
C'est pourquoi Turquoise devrait probablement rester un horizon plutôt qu'une identité. Dès que je peux dire « je suis Turquoise » et utiliser cette étiquette pour placer mon point de vue au-dessus des autres, le modèle commence probablement déjà à produire l'inverse de ce qu'il était censé permettre. L'alimentation que nous considérons comme extraordinairement avancée aujourd'hui pourra sembler primitive dans un siècle.
Imaginons qu'il devienne possible de produire un saumon impossible à distinguer du saumon pêché, possédant un profil nutritionnel supérieur, dépourvu de contaminants, moins coûteux à produire, nécessitant moins de ressources et n'ayant jamais impliqué l'existence consciente d'un poisson. Continuer à tuer des saumons sauvages uniquement parce que cela serait plus « naturel » deviendrait alors une position étrange.
La technologie transforme parfois la morale simplement parce qu'elle transforme la nécessité. Une pratique autrefois difficilement évitable peut devenir un sacrifice inutile.
Peut-être peut-on même relire une partie de l'histoire de l'alimentation ainsi : comme l'histoire de ce que l'humanité a progressivement appris à faire entrer dans le cercle de ce qui compte lorsqu'elle se nourrit. D'abord la survie immédiate du corps. Puis la famille et la tribu. Les règles de la communauté. La prospérité individuelle. La santé et la performance. Le plaisir. Les conséquences sociales. Les animaux sentients. Les écosystèmes. Les générations qui n'existent pas encore.
Chaque élargissement ajoute une nouvelle voix autour de la table.
Le problème commence lorsque nous croyons devoir faire taire les anciennes pour entendre les nouvelles. Une Nutrition Intégrale ne devrait pas demander à l'être humain de cesser de prendre soin de son propre corps pour prendre soin des animaux, ni de renoncer au plaisir pour protéger les écosystèmes. Son ambition serait précisément de chercher les formes d'alimentation capables d'intégrer progressivement ces exigences au lieu de décider trop vite lesquelles devront être sacrifiées.
La question fondamentale de la nutrition change alors de nature. Nous ne demandons plus seulement : « Que dois-je manger ? » Nous demandons depuis quel système de conscience nous mangeons, quelles dimensions de la réalité notre alimentation sait déjà prendre en compte et lesquelles restent encore invisibles.
Puis vient une question plus difficile : qu'est-ce que mon alimentation exige encore que je sacrifie ?
Et derrière elle, une dernière : quelle est la plus grande totalité que je sois capable de nourrir lorsque je me nourris moi-même ?
C'est peut-être cela, au fond, la Nutrition Intégrale. Non pas découvrir une fois pour toutes le régime parfait de l'être humain, mais élargir progressivement ce que signifie nourrir. Se nourrir soi-même sans oublier le corps. Nourrir le plaisir sans en faire un absolu. Nourrir les relations et les cultures sans les figer. Nourrir une civilisation capable de fonctionner. Et étendre progressivement cette considération aux autres formes de vie avec lesquelles nous partageons le monde.
Le menu devient alors beaucoup plus qu'un menu.
Il devient une carte de ce que nous sommes capables de prendre en considération.
Notre menu cosmique.
Sources
- Don Beck et Christopher Cowan, Spiral Dynamics: Mastering Values, Leadership and Change (1996) — le prolongement des travaux de Clare W. Graves sur les systèmes de valeurs, dont vient le vocabulaire des couleurs utilisé ici.
- Ken Wilber, The Religion of Tomorrow (2017) — les quatre quadrants, et la distinction entre waking up, growing up, cleaning up et showing up.