Agir pour voir
Le véganisme est souvent présenté comme la conséquence d’une prise de conscience. On découvre ce qui se passe dans les élevages et les abattoirs, on comprend que les animaux sont des individus sensibles, on remet en question la distinction morale que nous faisons entre ceux que nous aimons et ceux que nous mangeons, puis on modifie son comportement en conséquence. La séquence paraît évidente : d’abord voir, ensuite comprendre, enfin agir.
Je pense pourtant qu’elle est incomplète.
Car quelque chose d’étrange se produit lorsqu’on devient végan. On commence à voir des choses que l’on ne voyait pas auparavant. Pas nécessairement des choses que l’on ignorait. C’est justement ce qui rend le phénomène intéressant. Nous savions déjà qu’un steak était le morceau du corps d’un animal. Nous savions qu’il fallait tuer un cochon pour produire du jambon. Nous savions qu’une vache ne produisait pas spontanément du lait pour les humains. Les informations étaient disponibles. Elles pouvaient même être connues intellectuellement. Et pourtant, elles restaient étrangement périphériques.
Le produit occupait le premier plan. L’animal disparaissait derrière lui.
Puis la pratique change, et le regard change avec elle. Une tranche de jambon redevient plus facilement un morceau de cochon. Le rayon viande d’un supermarché peut soudain apparaître comme une exposition de corps découpés alors qu’il semblait auparavant parfaitement banal. Le vocabulaire lui-même commence à devenir étrange : « bœuf », « porc », « volaille », « fruits de mer ». Nous avons construit tout un langage qui permet de parler de ce que nous mangeons sans toujours convoquer mentalement celui que nous mangeons.
Ce changement de perception me semble pouvoir être compris à travers la notion de praxis. La praxis refuse de considérer la pensée et l’action comme deux mondes séparés, avec d’un côté des idées parfaitement formées et de l’autre leur simple application. Nous agissons à partir de notre représentation du monde, mais notre manière d’agir transforme également la position depuis laquelle nous regardons ce monde. La pratique n’est donc pas seulement le résultat de la pensée. Elle devient l’une des conditions de son évolution.
Appliqué au véganisme, cela renverse partiellement la causalité habituelle. Je peux devenir végan parce que j’ai commencé à voir autrement les animaux. Mais devenir végan peut également me permettre de les voir autrement.
Pourquoi ?
Parce que certaines perceptions ont un coût lorsqu’elles entrent en conflit avec nos comportements. Si je mange de la viande tous les jours tout en me considérant comme quelqu’un qui ne veut pas faire souffrir inutilement les animaux, regarder trop précisément la provenance de cette viande crée une tension. Le problème n’est pas forcément que je sois ignorant. Il peut être beaucoup plus subtil : certaines implications de ce que je sais sont maintenues à distance.
C’est là que les recherches sur le meat paradox et la dissonance cognitive deviennent intéressantes. Les humains peuvent réduire l’inconfort provoqué par la contradiction entre leur affection pour les animaux et leur consommation de viande de nombreuses façons : en attribuant moins de capacités mentales aux animaux consommés, en présentant la consommation comme naturelle ou nécessaire, en séparant mentalement l’animal du produit, ou simplement en évitant certaines informations. Nous ne sommes pas obligés de nous mentir explicitement. Il suffit souvent de ne pas regarder trop longtemps.
Le passage au véganisme modifie cette situation. Une partie du conflit d’intérêts psychologique disparaît. Reconnaître pleinement l’animal ne menace plus de la même manière le comportement quotidien puisque le comportement a changé. On peut alors s’autoriser à regarder certaines choses avec moins de résistance.
Cette idée mérite cependant une précaution. Devenir végan ne donne pas accès à une perception pure ou parfaitement objective du monde. Toute pratique façonne l’attention. Un militant antispéciste peut lui aussi développer ses angles morts, fréquenter des environnements qui renforcent ses convictions et interpréter certains phénomènes à travers un cadre devenu dominant. Sortir d’un système perceptif ne signifie pas sortir de tout système perceptif.
La thèse intéressante est plus modeste, mais aussi plus solide : nous regardons difficilement avec neutralité ce dont dépend notre propre confort moral.
C’est peut-être pour cela que certains changements éthiques donnent rétrospectivement une impression si particulière. On se demande : comment ai-je pu ne pas voir cela avant ? Pourtant, nous l’avions parfois littéralement sous les yeux. Le changement n’a pas nécessairement ajouté une nouvelle information. Il a modifié la relation que nous entretenions avec une information ancienne.
Le véganisme devient alors davantage qu’une série d’interdictions alimentaires. Il peut constituer une praxis morale : une manière d’agir qui transforme progressivement la manière de percevoir. Je cesse de manger certains animaux parce que je commence à les considérer comme des individus, puis le fait de cesser de les manger rend encore plus facile le fait de les considérer comme des individus. L’action et la perception commencent à se renforcer mutuellement.
Voir transforme l’action. L’action transforme ce que nous devenons capables de voir.
Cette boucle explique peut-être une expérience souvent difficile à transmettre à quelqu’un qui ne l’a pas vécue. Après un certain temps, la question animale n’apparaît plus seulement dans les abattoirs ou dans les documentaires militants. Elle surgit partout. Dans un rayon de supermarché. Dans une publicité montrant une vache souriante à côté d’un morceau de fromage. Dans les expressions que nous employons. Dans la distinction spontanée entre l’animal de compagnie auquel nous attribuons une personnalité et l’animal d’élevage que nous désignons principalement par sa fonction productive.
Le monde matériel n’a pas changé. Le supermarché est le même. La publicité était déjà là. Les animaux étaient déjà les mêmes animaux.
Quelque chose s’est pourtant déplacé.
David Foster Wallace commence This Is Water par deux jeunes poissons qui rencontrent un poisson plus âgé. Celui-ci leur demande comment est l’eau. Quelques instants plus tard, l’un des jeunes poissons demande à l’autre : « C’est quoi, l’eau ? » La force de cette image tient précisément à cela : les choses les plus difficiles à percevoir ne sont pas nécessairement cachées. Elles peuvent être tellement omniprésentes qu’elles deviennent invisibles.
Notre rapport aux animaux possède quelque chose de cette eau.
Nous naissons dans un monde où certaines espèces reçoivent des prénoms et d’autres des numéros. Certaines dorment sur nos lits, d’autres vivent dans des bâtiments sans fenêtres. Certaines sont conduites chez le vétérinaire lorsqu’elles souffrent, d’autres à l’abattoir lorsqu’elles atteignent le poids attendu. Puis ces dernières réapparaissent sous d’autres noms, emballées, découpées, cuisinées, suffisamment transformées pour que l’individu puisse disparaître derrière le produit.
Tout cela peut sembler parfaitement normal précisément parce que tout cela est normalisé.
Et c’est ici que la praxis prend une dimension presque perceptive. Changer sa manière de vivre, même avant d’avoir résolu chaque question philosophique, peut déplacer le point depuis lequel on regarde cette normalité. On sort légèrement de l’eau. Assez pour commencer à la voir.
Alors une possibilité troublante apparaît : peut-être que nous n’avons pas toujours besoin de mieux comprendre pour commencer à agir. Parfois, nous avons aussi besoin de commencer à agir pour devenir capables de mieux voir.
Le véganisme peut ainsi être compris non comme le point final d’une prise de conscience, mais comme l’un de ses commencements.
Sources
- David Foster Wallace, This Is Water, discours prononcé au Kenyon College le 21 mai 2005, publié en livre en 2009 — l'histoire des deux jeunes poissons.
- Hank Rothgerber et Daniel L. Rosenfeld, « Meat-related cognitive dissonance: The social psychology of eating animals », Social and Personality Psychology Compass, 2021 — les stratégies de réduction de la dissonance évoquées ici.