L’animal derrière nos raisons
« J’aime les animaux, mais je les mange. » Cette phrase ouvre la liste des trente arguments contre le véganisme réunis par Ed Winters. Elle décrit assez bien notre rapport ordinaire aux animaux. Nous pouvons être bouleversés par la souffrance d’un chien et manger un cochon sans éprouver la même gêne. Cela ne prouve pas que notre affection soit feinte. Cela montre que nous avons appris à ranger les animaux dans des catégories différentes, puis à ne plus regarder de trop près ce que ces catégories autorisent.
Les trente réponses qui suivent ne se valent pas. Certaines cherchent à justifier l’exploitation animale ; d’autres expriment une difficulté réelle, comme le coût d’un changement d’alimentation ou la peur de se brouiller avec sa famille. Les appeler toutes « sophismes » serait trop facile. Mais chacune mérite qu’on poursuive la conversation jusqu’à la question qu’elle risque de laisser de côté : qu’arrive-t-il à l’animal, et pour quelle raison le lui faisons-nous subir ?
1. « J’aime les animaux, mais je les mange. » On peut aimer sincèrement les animaux sans avoir examiné ce que l’on finance en achetant leur chair. Ed Winters pointe cette séparation entre les animaux auxquels nous reconnaissons une vie propre et ceux que nous voyons d’abord comme des aliments. La question n’est pas de savoir si l’affection est authentique, mais ce qu’elle devrait changer dans nos actes.
2. « Manger des animaux est mon choix personnel. » Choisir ce que l’on mange relève bien de notre liberté. Mais un choix qui implique de faire élever et tuer un animal ne concerne pas uniquement celui qui passe à table. L’expression « choix personnel » ferme la discussion au moment même où il faudrait y faire entrer l’être qui en supporte la conséquence.
3. « J’aime trop le goût pour arrêter. » C’est peut-être la réponse la plus honnête. Le goût compte, et certains plats portent des souvenirs ou des liens familiaux. Reste à décider combien pèse ce plaisir face à la vie de l’animal. L’existence de substituts peut faciliter le changement ; même lorsqu’ils déçoivent, leur imperfection ne règle pas la question morale.
4. « D’autres animaux mangent des animaux. » Les lions mangent des gazelles, mais nous ne prenons pas les lions pour modèles quand il s’agit de régler nos rapports entre humains. Un prédateur sauvage agit aussi dans des conditions de survie différentes des nôtres. Décrire ce qui se passe dans la nature ne démontre pas ce que nous sommes justifiés à faire.
5. « Nous avons besoin de produits animaux pour nous nourrir. » Ici, il faut répondre avec des faits, pas avec une étiquette de sophisme. Une alimentation végétale bien construite peut couvrir les besoins de beaucoup de personnes, avec notamment une source fiable de vitamine B12. Mais les besoins de santé et les conditions d’accès à la nourriture varient. La réponse sérieuse porte sur la situation de la personne qui pose la question.
6. « C’est notre tradition, notre culture. » Une tradition peut donner à un repas une signification qui dépasse largement ses ingrédients. Ed a néanmoins raison sur un point : son ancienneté ne suffit pas à la justifier. Il faut demander ce que l’on souhaite transmettre, puis examiner si l’usage d’animaux est indispensable à cette transmission. Parfois, changer la recette est simple. Parfois, c’est toucher à une histoire familiale.
7. « Nos ancêtres mangeaient des animaux ; nous avons évolué ainsi. » Notre passé explique nos capacités et certaines de nos habitudes. Il ne fixe pas à lui seul nos devoirs présents. Même si la consommation d’animaux a joué un rôle dans notre évolution, il reste à montrer pourquoi ce rôle historique justifierait leur élevage et leur mise à mort dans les conditions où nous vivons aujourd’hui.
8. « Sans élevage, les animaux nous envahiraient ou disparaîtraient. » Ces animaux existent en si grand nombre parce que nous organisons leur reproduction. Si la demande baissait, nous en ferions progressivement naître moins ; ils ne seraient pas soudainement relâchés par milliards. Certaines races pourraient devenir rares ou disparaître. On peut le regretter sans conclure que leur préservation exige de continuer à exploiter leurs membres.
9. « Les droits humains sont plus importants. » On peut accorder une priorité à certaines urgences humaines sans considérer que les intérêts des animaux ne comptent pas. Pourquoi faudrait-il avoir résolu toutes les injustices entre humains avant d’examiner ce que nous faisons aux autres êtres sensibles ? Nos ressources sont limitées, certes. Mais cette limite demande des arbitrages précis, pas l’effacement automatique de l’animal.
10. « Les plantes souffrent aussi. » Les plantes réagissent à leur environnement ; cela ne démontre pas qu’elles éprouvent la douleur. La souffrance suppose une expérience subjective, et rien ne permet de traiter d’emblée la coupe d’une plante comme l’équivalent de l’abattage d’un animal sensible. Même si notre connaissance des végétaux évoluait, il faudrait comparer les dommages des différentes façons de se nourrir. Les animaux d’élevage consomment eux aussi des plantes.
11. « Les animaux ne souffrent pas comme nous. » Sans doute ne souffrent-ils pas exactement comme nous. Aucun être ne nous donne un accès direct à son expérience. Les animaux manifestent pourtant la peur, l’évitement et des réactions à la douleur. Pour rendre leur souffrance négligeable, il faudrait expliquer pourquoi la différence entre leur expérience et la nôtre autorise les traitements que nous leur imposons.
12. « C’est la chaîne alimentaire. » Une chaîne alimentaire décrit des relations entre êtres vivants ; elle ne donne aucune permission morale. L’élevage, avec ses naissances organisées et ses abattages planifiés, résulte de décisions humaines. Le ranger dans « l’ordre naturel » ne dispense pas de justifier ces décisions.
13. « Nous sommes plus intelligents. » L’intelligence permet certaines choses remarquables. Pourquoi donnerait-elle à celui qui en possède davantage le droit de disposer du corps d’un autre ? Nous n’appliquons pas ce principe dans les rapports entre humains. Cela ne signifie pas que tous les êtres doivent avoir les mêmes droits, mais que l’intelligence ne constitue pas, à elle seule, une justification de l’exploitation.
14. « Nous leur rendons service en leur donnant la vie. » Faire naître un animal peut lui offrir une existence agréable. C’est un argument plus difficile qu’il n’y paraît. Mais même si cette existence est bonne pour lui, le bénéfice de vivre ne devient pas automatiquement une dette envers ceux qui l’ont fait naître. Il faut encore expliquer pourquoi ils auraient le droit de décider du moment où elle prendra fin.
15. « Ne peut-on pas simplement améliorer leurs conditions de vie ? » Si des animaux sont élevés aujourd’hui, réduire leurs souffrances a une valeur immédiate. Ed rappelle toutefois qu’une meilleure vie ne répond pas entièrement à la question de leur usage et de leur mise à mort. Je pense qu’il faut tenir les deux idées ensemble : améliorer les conditions de ceux qui vivent déjà, et continuer à demander si nous sommes justifiés à les faire naître pour les exploiter.
16. « La morale est subjective. » Les désaccords moraux existent ; ils ne nous empêchent pas de demander des raisons lorsqu’un acte affecte autrui. Dire « chacun sa morale » ne montre pas pourquoi la souffrance d’un animal devrait être écartée du raisonnement. On peut débattre des fondements de la morale. Il faut aussi examiner ce que nos propres principes impliquent quand l’être concerné n’est pas humain.
17. « Tout est bon avec modération. » Manger moins de produits animaux peut réduire les dommages auxquels on contribue. Ce n’est pas rien. Mais la modération porte sur la fréquence d’une pratique, pas sur sa justification. Avant de décider combien de fois nous pouvons faire quelque chose, il faut encore nous demander si nous avons une raison suffisante de le faire.
18. « On ne peut pas être végan à 100 %. » Il est impossible de vivre sans causer aucun tort. Des animaux peuvent mourir lors des récoltes ; nos déplacements et nos objets ont aussi des conséquences. Cette réalité interdit de se croire innocent. Elle ne rend pas tous les dommages équivalents et n’empêche pas de réduire ceux que nous pouvons éviter.
19. « Et si tu étais coincé sur une île déserte ? » Dans une situation de survie, je pourrais avoir de bonnes raisons de tuer un animal. Mais je ne vis pas sur cette île. Un cas extrême peut éprouver les limites d’un principe ; il ne décide pas à lui seul de ce que je devrais acheter lorsque d’autres aliments sont disponibles.
20. « Être végétarien, n’est-ce pas suffisant ? » Cette question oblige à regarder au-delà de la viande. Le lait et les œufs proviennent d’animaux dont la reproduction, la productivité et la fin de vie sont organisées par des humains. Les conditions varient selon les élevages. Renoncer à manger leur chair ne signifie pourtant pas que l’on a cessé de participer à leur exploitation.
21. « Hitler était végétarien » ou « j’ai connu un végan odieux ». Une personne désagréable peut défendre une idée juste ; une personne admirable peut défendre une idée fausse. Le caractère réel ou supposé d’un végétarien ne nous apprend rien sur la légitimité de tuer un animal. On peut critiquer le comportement d’un militant sans prétendre avoir ainsi réfuté son argument.
22. « Que vont devenir les emplois des éleveurs ? » Voilà une objection concrète. Une ferme représente des revenus, des dettes, un métier, parfois plusieurs générations de travail. L’existence de ces emplois ne justifie pas à elle seule ce que subissent les animaux. Mais si la société souhaite changer de système, elle doit aussi prendre sa part du coût de la transition au lieu de le laisser aux familles qui en dépendent aujourd’hui.
23. « C’est le cycle de la vie. » Tous les êtres vivants naissent et meurent. Cette vérité ne dit pas pourquoi nous pourrions faire naître un animal afin de provoquer sa mort à la date qui nous convient. L’inévitabilité de la mort n’efface pas la différence entre constater qu’elle surviendra et l’organiser pour obtenir un produit.
24. « Ces animaux sont élevés pour ça. » Leur « fonction » a été décidée par nous. Elle ne constitue donc pas une justification indépendante : nous ne pouvons pas défendre une pratique par le seul fait que nous avons organisé la vie d’un animal autour d’elle. La question demeure entière au moment où nous choisissons de le faire naître.
25. « La culture du soja détruit l’environnement. » La production de soja peut causer des dégâts réels. Il faut regarder où il est cultivé, à qui il est destiné et quels impacts entraînent les systèmes alimentaires que l’on compare. Prononcer « soja » comme si le mot réfutait le véganisme évite ce travail. Le fait qu’une culture végétale ait un coût écologique n’établit pas que l’élevage en ait un moindre.
26. « Être végan est extrême, cher et difficile. Pourquoi manger des imitations de viande ? » Ces affirmations mêlent des choses différentes. On peut manger végétal avec des aliments courants, mais le coût et la facilité dépendent du lieu, du temps disponible et des contraintes de chacun. Quant aux substituts, ils n’ont rien de mystérieux : aimer le goût ou la texture d’un plat n’oblige pas à approuver la façon dont on l’obtenait auparavant.
27. « Nous sommes omnivores et nous avons des canines. » Être omnivore signifie que nous pouvons manger des aliments variés. Cela ne nous ordonne pas d’en manger tous. Nos dents ne répondent pas à une question morale. Inutile, d’ailleurs, de prétendre en retour que les humains seraient « naturellement herbivores » : l’argument d’Ed tient sans cette affirmation. Pouvoir manger un animal ne démontre pas qu’il faut le faire.
28. « Dieu nous autorise à manger des animaux. » Cet argument dépend des croyances et de l’interprétation des textes religieux. Une personne croyante peut également y trouver des raisons de prendre soin des animaux. Même lorsqu’une pratique est permise, il reste possible de se demander si l’on doit exercer cette permission alors que d’autres choix s’offrent à nous.
29. « Ma famille et mes amis n’apprécieraient pas que je devienne végan. » Les repas maintiennent des liens. Changer d’alimentation peut créer des tensions, et la difficulté est particulièrement forte quand on dépend de ceux qui achètent ou préparent la nourriture. Ce n’est pas une réponse à la question du sort des animaux, mais c’est un obstacle qu’il serait méprisant de balayer. Une conviction morale doit aussi trouver une manière de vivre parmi les autres.
30. « Une seule personne ne peut rien changer. » Aucun achat isolé ne renverse une industrie, et renoncer à un produit ne sauve pas mécaniquement un animal identifiable. Mais une industrie tient par la répétition des achats, par des règles et par ce qu’une société juge acceptable. Si chacun attend que tous les autres commencent, rien ne change. Notre pouvoir individuel est limité ; il grandit lorsqu’un choix personnel devient une question collective.
Ces trente arguments n’ont pas tous la même fonction. Les lions, les canines ou le « cycle de la vie » cherchent une permission dans la nature. Le goût et la tradition disent quelque chose de nos attachements. La nutrition, les emplois et les relations familiales désignent des problèmes auxquels une transition doit réellement répondre. Les distinguer rend la critique d’Ed Winters plus solide, parce qu’on cesse de prendre toute résistance pour une faute de raisonnement.
Ils ont pourtant un mouvement commun. Chaque fois que la conversation approche de l’animal, notre regard peut partir ailleurs : vers nos ancêtres, nos dents, le soja, l’île déserte, le voisin végan insupportable. Il faut examiner ces sujets quand ils comptent. Puis revenir. Derrière le produit, il y avait un être vivant. Quelle raison justifie ce que nous lui avons fait ?