Anthony Morvan

Véganisme

L’animal que nous mangeons et celui que nous aimons

Un enfant caresse un cochon dans une ferme pédagogique. Le soir, il mange du jambon. Les adultes autour de lui ne voient rien d’étrange à cette succession. Ils trouvent même touchant qu’il aime autant les animaux. Quelques années plus tard, il pourra être bouleversé par une vidéo de maltraitance et commander un sandwich au porc dans la même journée. Je connais cette facilité. On peut sincèrement se soucier d’un animal et participer, par habitude, à la mort d’un autre.

C’est cette contradiction que les psychologues appellent le « paradoxe de la viande ». La meat-related cognitive dissonance, ou MRCD, apparaît lorsque trois choses se rencontrent dans l’esprit d’une personne : « je mange cet animal », « cela lui a causé du tort » et « ce tort compte pour moi ». Encore faut-il que ces pensées se rencontrent. La plupart des repas se déroulent sans examen moral. On a faim, on commande, on parle d’autre chose. L’absence de malaise ne prouve donc pas l’absence de contradiction. Elle peut signifier que nous avons appris à vivre sans la regarder.

Hank Rothgerber et Daniel Rosenfeld décrivent d’abord trois façons d’empêcher cette rencontre. On évite ce qui rappelle l’élevage et l’abattage. On préfère parfois ne pas savoir, surtout lorsqu’on pressent que savoir rendrait le prochain achat plus difficile. Et l’on sépare mentalement le produit de l’animal : un steak arrive dans l’assiette sous une forme si familière qu’il ne ressemble plus à une partie du corps d’une vache. Cette dissociation est fragile. Une tête, un regard ou simplement le rappel de l’animal vivant peuvent suffire à la troubler.

Quand la contradiction devient visible, une autre série de réponses protège l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. « Je n’en mange presque plus », dit-on, parfois avec une assurance que nos repas ne confirment pas. « Moi, je prends de la viande issue de bons élevages. » Cette affirmation peut décrire des achats réels ; elle peut aussi devenir une identité rassurante, assez souple pour survivre à tous les achats qui la contredisent. On peut attaquer les véganes, rendre les industriels seuls responsables, ou s’indigner du sort infligé à des animaux ailleurs. L’indignation n’a rien de faux en elle-même. La question plus inconfortable est de savoir pourquoi certaines souffrances nous révoltent tandis que d’autres restent intégrées à notre routine.

Viennent ensuite les justifications qui portent directement sur l’animal. On lui prête moins de capacités à ressentir, comme si son expérience devenait plus pauvre au moment où notre intérêt à le manger grandit. Ou bien on répartit les espèces en deux catégories : les êtres dont la personnalité nous saute aux yeux et ceux dont la destination alimentaire semble aller de soi. Pourtant, il n’existe aucune raison pour qu’un cochon cesse d’avoir une vie à lui parce que notre culture a appris à le voir en tranches. C’est peut-être l’aspect le plus troublant du paradoxe : notre jugement sur l’animal peut s’ajuster à l’usage que nous voulons en faire.

La viande elle-même reçoit quatre grandes défenses. C’est naturel. C’est normal. C’est bon. C’est nécessaire. Ces phrases n’ont pas toutes le même statut. Dire qu’un goût nous plaît décrit une expérience réelle. Dire qu’une pratique est répandue décrit un fait social. Mais ni le plaisir ni la fréquence ne règlent, à eux seuls, la question de ce que l’on peut faire subir à un autre être. Quant à la nécessité, elle mérite un examen sérieux, précisément parce qu’elle transforme un choix en obligation. Si je ne peux pas faire autrement, le conflit moral s’allège. Si je le peux, la question revient.

Il reste une quinzième issue dans le découpage que je propose à partir de cet article : changer effectivement son comportement. Réduire la viande, cesser d’en manger, ou commencer par refuser certains produits. Le changement peut être progressif sans être imaginaire. Il a une propriété que les autres réponses n’ont pas : il agit sur la source du conflit, et pas seulement sur la manière de le ressentir.

Cette grille peut toutefois devenir une facilité intellectuelle pour celui qui la manie. Il suffirait alors de qualifier toute objection de « dissonance cognitive » pour ne plus avoir à l’écouter. Ce serait une erreur. Une personne peut avoir des contraintes réelles, défendre un désaccord moral sincère ou poser une question à laquelle nous n’avons pas bien répondu. On ne lit pas les motivations d’autrui dans une phrase prononcée à table. La valeur de la MRCD est ailleurs : elle nous invite à examiner avec la même rigueur nos propres arguments, surtout ceux qui arrivent exactement au moment où un animal risque d’entrer dans notre champ de vision.

Je pense que le choix commence là. Dans cet instant bref où « jambon » redevient « cochon », où l’être que nous aimons regarder à la ferme et celui que nous mangeons cessent d’appartenir à deux mondes séparés. La dissonance est désagréable. Elle peut aussi être le signe que nous regardons enfin ce que nos habitudes avaient rendu presque invisible.

Sources