Anthony Morvan

Couple

C'est quoi être en couple avec toi ?

Hier, un homme m’a dit : « Merci de partager des infos pour aider à devenir un quality dude in relationships. » J’ai trouvé l’expression assez drôle, mais elle m’est restée en tête. Parce qu’au fond, qu’est-ce que ça veut dire, être un mec de qualité dans une relation ? On parle beaucoup de trouver la bonne personne, beaucoup moins de devenir soi-même quelqu’un avec qui il fait bon construire une vie. Et je crois que la question mérite d’être posée sérieusement.

La première chose qui me vient, c’est qu’une bonne relation devrait permettre à chacun de continuer à grandir. Il y a quelque chose d’assez facile, lorsqu’on tombe amoureux, à commencer à organiser une part croissante de sa vie autour de l’autre. C’est même agréable au début. On veut être ensemble, partager davantage, faire des projets communs. Puis les années passent et la frontière entre construire une vie à deux et commencer à vivre à travers l’autre peut devenir floue. Je trouve sain de conserver ses amis, ses passions, ses projets, une ambition qui nous appartient, des moments de solitude aussi. D’avoir encore des choses à raconter lorsqu’on rentre chez soi. Une relation devient beaucoup plus riche lorsque deux personnes continuent d’avoir chacune un monde et choisissent de les faire se rencontrer.

Cette autonomie doit aller avec une forme de fiabilité très concrète. J’accorde de plus en plus de valeur aux gens dont la parole a du poids. Quelqu’un qui dit qu’il va faire quelque chose et le fait, qui ne laisse pas traîner pendant des mois un problème qu’il sent pourtant grandir, qui sait reconnaître franchement sa responsabilité lorsqu’il a merdé. Ce dernier point est probablement plus difficile qu’il n’y paraît. On peut prononcer « je suis désolé » tout en passant les cinq minutes suivantes à expliquer les circonstances atténuantes qui prouvent qu’au fond notre réaction était assez compréhensible. Il y a une vraie force dans le fait de pouvoir regarder ce qu’on a fait, constater qu’on a blessé quelqu’un et ne pas avoir immédiatement besoin de protéger son ego.

Je crois aussi qu’un homme gagne énormément à développer un vocabulaire émotionnel un peu plus vaste que « ça va », « ça me saoule » et « j’ai envie de toi ». Pouvoir dire à sa partenaire qu’on a peur, qu’on se sent vulnérable, qu’on est jaloux, qu’une remarque nous a touché beaucoup plus qu’elle ne l’imagine, ça change la profondeur d’une relation. Pendant longtemps, beaucoup d’hommes ont surtout appris à contenir tout ça jusqu’au moment où l’émotion ressort sous une autre forme, souvent moins élégante. Mais cette ouverture demande aussi de savoir se réguler soi-même. Une partenaire peut écouter nos peurs et nous soutenir lorsqu’on traverse une mauvaise période, elle ne peut pas porter à notre place la responsabilité de notre équilibre intérieur. Il y a un équilibre assez subtil entre laisser quelqu’un entrer profondément dans notre monde et rester capable de tenir debout par soi-même.

Et puis il y a cette chose étrange qui arrive lorsqu’on vit longtemps avec quelqu’un : on finit par croire qu’on le connaît. Au début, on veut tout savoir. On pose des questions sur son enfance, ses rêves, ses anciennes relations, ce qu’elle aime, ce qu’elle déteste, ce qu’elle imagine pour sa vie. Quelques années plus tard, on peut facilement avoir l’impression d’avoir terminé l’enquête. Sauf que la personne continue de changer. Ses désirs évoluent, certaines blessures guérissent, d’autres apparaissent, elle découvre de nouvelles choses sur elle-même. La femme avec laquelle on vit aujourd’hui n’est déjà plus tout à fait celle qu’on a rencontrée. Rester curieux de quelqu’un que l’on connaît par cœur est probablement l’une des formes les plus intéressantes de l’amour à long terme. Continuer à lui demander ce qu’elle pense, ce qu’elle veut, ce qui lui manque. Continuer surtout à écouter la réponse sans supposer qu’on la connaît déjà.

Ça vaut aussi pour le désir. Les premières années, il bénéficie d’un carburant formidable : la nouveauté. Ensuite, il doit cohabiter avec les courses, les horaires, les factures, la fatigue et éventuellement les enfants. Deux amoureux peuvent assez facilement devenir d’excellents partenaires logistiques. C’est pratique, mais un couple ne peut pas vivre uniquement de bonne gestion. Continuer à séduire la personne avec laquelle on vit me semble essentiel. La toucher sans que ce geste soit automatiquement une demande sexuelle, lui dire qu’on la trouve belle, prendre l’initiative d’une soirée, faire quelque chose d’inattendu, continuer à jouer ensemble. Le désir a besoin d’un peu d’espace et de surprise. Il supporte assez mal de devenir une tâche supplémentaire coincée entre le lave-vaisselle et le réveil du lendemain matin.

La vie quotidienne révèle d’ailleurs énormément de choses sur la qualité d’un partenaire. Je pense notamment à toute cette charge qui existe avant même qu’une tâche soit effectuée : voir qu’il faut acheter quelque chose, anticiper un rendez-vous, organiser un week-end, remarquer qu’un problème approche, penser à quelqu’un de la famille. Dire « demande-moi et je le ferai » laisse encore à l’autre la responsabilité de penser pour deux. Je préfère l’idée d’un couple dans lequel chacun se sent responsable de la vie commune et prend naturellement des initiatives. Le partage ne sera jamais mathématique. Il y aura des périodes où l’un portera beaucoup plus parce que l’autre traverse quelque chose de difficile. Ce qui compte, c’est de sentir qu’on joue dans la même équipe.

Cette équipe va forcément connaître des conflits. Je ne crois plus beaucoup au fantasme du couple tellement mature qu’il aurait transcendé les disputes. Plus on est proche de quelqu’un, plus on connaît exactement les endroits où ça fait mal, parfois même sans le vouloir. La qualité d’une relation se voit alors dans ce qu’on fait de ces moments. Est-ce qu’on cherche encore à comprendre ce que l’autre essaie de dire lorsqu’on se sent attaqué ? Est-ce qu’on peut rester dans la conversation alors qu’une partie de nous voudrait claquer la porte ? Est-ce qu’on sait reconnaître le moment où l’on ne cherche plus vraiment à résoudre le problème mais simplement à gagner ?

Ce dernier point me fascine parce que je me reconnais dedans. On peut commencer une discussion sur quelque chose de relativement banal et, vingt minutes plus tard, se retrouver engagé dans une démonstration intellectuelle dont le seul objectif réel est d’établir qu’on avait raison. Et parfois on y arrive. On trouve l’incohérence dans le raisonnement de l’autre, on ressort la phrase exacte prononcée trois semaines auparavant, on construit un dossier impeccable. Victoire totale. Sauf qu’on vient peut-être de gagner contre la personne avec laquelle on est censé faire équipe. Je trouve utile de se demander au milieu d’une dispute : qu’est-ce que je veux obtenir maintenant ? Parce que comprendre, être compris, trouver une solution et avoir raison sont quatre objectifs différents. On les confond facilement.

Avoir des limites fait aussi partie du travail. On peut aimer énormément quelqu’un et refuser certaines choses. On peut vouloir lui faire plaisir et conserver des espaces qui nous appartiennent. On peut être engagé dans une relation tout en considérant que l’autre reste une personne entièrement distincte de nous. Son corps, ses amitiés, ses projets, ses pensées, son évolution lui appartiennent. Et réciproquement. J’aime assez l’idée que le couple soit un endroit dans lequel chacun devient davantage lui-même plutôt qu’un endroit où deux identités se mélangent progressivement jusqu’à ce que personne ne sache plus très bien où il commence et où l’autre finit.

Évidemment, même avec les meilleures intentions, on va se blesser. On va dire une phrase trop dure, rater un besoin évident, être absent au mauvais moment, traverser une période où l’on donne moins. La question intéressante devient alors celle de la réparation. Présenter des excuses est relativement facile. Comprendre suffisamment ce qui s’est passé pour modifier réellement son comportement l’est beaucoup moins. Si je m’excuse dix fois pour exactement la même chose, mes excuses commencent à perdre une partie de leur valeur. Une relation solide se construit aussi dans cette capacité à revenir vers l’autre, comprendre ce qu’on lui a fait vivre et essayer de faire un peu mieux la fois suivante.

Avec les années, l’amour change forcément de texture. Au début, l’attention est presque automatique. On pense à l’autre toute la journée, on veut la voir, la toucher, lui parler jusqu’à deux heures du matin. Puis la vie devient plus dense. Le travail prend de la place, les habitudes s’installent, les responsabilités s’accumulent. Ce qui me paraît beau à ce moment-là, c’est que certaines choses cessent d’être automatiques et deviennent des choix. Regarder vraiment la personne quand elle parle. Lui poser encore des questions. Créer du temps ensemble. Faire l’effort de réparer après une dispute. Continuer à la désirer et à lui montrer. On ne choisit probablement pas chaque émotion que l’on ressent dans une relation, mais on choisit énormément de comportements qui permettent à cette relation de rester vivante.

Alors aujourd’hui, si quelqu’un me demandait ce qu’est un quality dude in relationships, je lui proposerais peut-être un test assez simple : est-ce que la personne avec qui je vis devient plus libre, plus elle-même, plus vivante à mes côtés ? Et est-ce que cette relation produit la même chose chez moi ? Je ne parle pas d’être heureux en permanence. Certaines périodes d’une vie à deux sont difficiles. Je parle plutôt de la direction générale. Est-ce que nous nous agrandissons mutuellement ou est-ce que l’un de nous doit progressivement rétrécir pour que ça fonctionne ?

Il y a d’ailleurs une manière assez simple de le savoir, même si elle demande un peu de courage. Aller voir la personne concernée et lui demander : « En ce moment, ça fait quoi d’être en couple avec moi ? »

Et ensuite écouter vraiment ce qu’elle répond. Parce qu’on peut lire tous les livres du monde sur les relations, comprendre la théorie de l’attachement et devenir très bon pour analyser les dynamiques de couple des autres. À la fin, il reste cette personne devant nous, avec son expérience très concrète de ce que ça fait de nous aimer au quotidien.

C’est probablement elle qui possède les données les plus intéressantes.