L'autre animal
Il y a quelques années, je marchais dans les Pyrénées lorsque je suis passé au milieu d’un troupeau de vaches. Rien d’exceptionnel. J’avais déjà vu des centaines de vaches et je savais évidemment ce qu’était une vache. Et puis j’ai croisé le regard de l’une d’elles. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé à ce moment-là. Dire que j’ai vu une âme dans ses yeux peut sembler mystique ou naïf, mais c’est pourtant la meilleure manière que j’ai trouvée de décrire cette expérience. Pendant quelques secondes, je n’ai plus regardé une vache. J’ai regardé quelqu’un qui me regardait. La différence paraît presque dérisoire lorsqu’on la formule ainsi, et pourtant elle ne l’est pas. Quelque chose venait de changer de nature. L’animal que j’avais devant moi n’était plus seulement le représentant d’une espèce que je connaissais. Cette vache-là existait.
Pendant presque quarante ans, j’avais vécu entouré d’animaux. Je les avais aimés, caressés, observés, et j’en avais mangé beaucoup. J’avais déjà entendu les arguments végétariens et végans. Je savais qu’un steak venait d’une vache, qu’une tranche de jambon venait d’un cochon et qu’il fallait tuer un poulet avant de pouvoir le manger. Rien de tout cela ne m’était intellectuellement caché. Pourtant, quelque chose d’essentiel m’avait échappé, et je crois aujourd’hui que c’était précisément parce que je savais trop bien ce qu’était « une vache ». Une catégorie. Le mot me permettait de connaître l’animal sans jamais avoir besoin de rencontrer l’individu.
Nous faisons d’ailleurs quelque chose d’étrange lorsque nous parlons des animaux. Nous disons constamment « les humains et les animaux », comme s’il existait deux grandes catégories du vivant : nous, puis eux. Biologiquement, la formule n’a aucun sens. Homo sapiens est un animal, un mammifère, un primate. Dire « les humains et les animaux » devrait nous sembler aussi bizarre que de dire « les Français et les Européens ». Pourtant personne ou presque ne remarque l’anomalie, parce que cette distinction ne décrit pas réellement une taxonomie biologique. Elle dessine une frontière symbolique. Il y a l’Homme, avec un grand H, puis il y a l’Animal, immense catégorie dans laquelle nous avons placé tout ce qui n’était pas nous. Des millions d’espèces, des milliards de milliards d’individus, des formes d’existence radicalement différentes ont ainsi été réunies sous un seul mot et opposées à une seule espèce : la nôtre.
Il suffirait pourtant d’ajouter un mot pour déplacer cette frontière : « les humains et les autres animaux ». Nous revenons immédiatement dans l’ensemble dont nous nous étions linguistiquement extraits. Nous ne sommes plus face au règne animal, nous sommes dedans. L’animal n’est plus seulement l’autre puisque je le suis moi aussi. Mais même cette formulation conserve quelque chose du problème initial, parce que « les autres animaux » reste une masse. Une vache, un cochon, un poulet deviennent facilement des représentants interchangeables de leur espèce. Le pluriel absorbe les individus. C’est précisément ce qui s’est fissuré pour moi dans les Pyrénées : je n’ai pas découvert que les vaches existaient, je l’avais toujours su. J’ai découvert que cette vache existait.
J’ai compris plus tard la même chose en vivant avec mon chat. La proximité rend certaines abstractions impossibles à maintenir. Quand on partage suffisamment longtemps son quotidien avec un animal, il cesse rapidement d’être un exemplaire de son espèce. Mon chat a ses habitudes, ses préférences, ses peurs, ses manières de demander quelque chose, les personnes qu’il recherche et celles qu’il évite. Il anticipe certaines situations, en apprécie certaines et en refuse d’autres. Il possède une histoire et une personnalité reconnaissable entre toutes. Je ne vis donc pas vraiment avec « un chat ». Je vis avec cet individu-là. Et la question qui finit par devenir inconfortable est évidente : pourquoi serait-il une exception ? Ce n’est probablement pas parce que mon chat possède une intériorité extraordinaire que je découvre progressivement quelqu’un en lui. C’est parce que je le connais. J’ai eu des milliers d’occasions d’observer sa manière singulière d’être au monde. La vache d’un élevage possède peut-être elle aussi ses préférences, ses relations, ses habitudes et son tempérament. Seulement, je ne la connaîtrai jamais. Pour moi, elle restera « une vache ». Son anonymat n’existe peut-être que de mon côté.
C’est ici que la catégorie devient moralement intéressante, parce qu’une catégorie ne sert pas seulement à comprendre le réel. Elle peut aussi permettre de ne plus le voir. Pour exploiter un être, il est beaucoup plus confortable d’avoir affaire à une abstraction qu’à un individu. Notre langage accomplit cette transformation avec une efficacité remarquable. L’animal disparaît progressivement derrière ce qu’il produit. Le cochon devient porc, jambon, bacon ou saucisson. La vache devient bœuf, steak ou entrecôte. Un seul corps vivant est fragmenté en une multitude de produits dont les noms ne racontent plus l’histoire. La psychologie de la consommation de viande décrit d’ailleurs cette dissociation : nous séparons mentalement l’animal du produit que nous mangeons, et lorsque cette séparation devient plus difficile, par exemple lorsque la viande rappelle davantage l’animal dont elle provient, l’empathie et le dégoût augmentent tandis que l’envie de consommer diminue. Ce que le langage avait éloigné revient brutalement dans le champ de perception.
Il faut donc qu’une transformation ait lieu quelque part entre l’animal vivant et ce que nous acceptons d’en faire. Quelqu’un doit devenir quelque chose. Cela ne demande même pas nécessairement de la cruauté consciente. C’est justement ce qui rend le phénomène intéressant. Nous pouvons aimer sincèrement les animaux, être bouleversés lorsqu’un chien est maltraité, vouloir que les animaux d’élevage ne souffrent pas et continuer à les manger. La psychologie appelle cette contradiction le « meat paradox », le paradoxe de la viande. Pour maintenir ensemble ces deux réalités, notre esprit dispose de nombreuses sorties : éviter certaines informations, ne pas regarder les conditions de production, dissocier la viande de l’animal, considérer certaines espèces comme moins sensibles ou se raconter que leur utilisation est naturelle et nécessaire. Plus troublant encore, notre représentation de leur esprit semble parfois s’adapter à ce que nous voulons pouvoir leur faire. Certaines expériences recensées par Rothgerber et Rosenfeld montrent que le fait de manger de la viande, d’être confronté au lien entre viande et souffrance ou de s’attendre à manger prochainement un animal peut conduire à attribuer moins de capacités mentales aux animaux concernés. Peut-être ne mangeons-nous donc pas seulement certains animaux parce que nous les croyons moins conscients. Peut-être avons-nous aussi besoin de les croire moins conscients parce que nous les mangeons.
La frontière entre l’Homme et l’Animal cesse alors d’être une simple erreur de classification. Elle devient extraordinairement pratique. Tant que l’animal appartient à une catégorie suffisamment éloignée de la mienne, je peux lui appliquer des règles morales que je trouverais immédiatement monstrueuses si je reconnaissais en lui un sujet. Mais que se passe-t-il lorsque cette distance disparaît ? Il y a une phrase que Jean-François Nouvel m’a dite un jour et qui me revient souvent : « Aimer, c’est faire rentrer du non-moi en moi. » Je crois qu’elle permet de comprendre ce qui se joue ici. Aimer ne signifie pas découvrir que l’autre est identique à moi. Ce serait encore faire de moi l’étalon à partir duquel la valeur des autres doit être mesurée. L’autre peut rester radicalement autre et néanmoins entrer dans le champ de ce qui compte pour moi.
C’est aussi pour cela que je me méfie maintenant de l’idée selon laquelle les animaux mériteraient notre considération parce qu’ils seraient « comme nous ». On découvre qu’un cochon est intelligent, qu’un corbeau utilise des outils, qu’un éléphant semble faire son deuil ou qu’un grand singe se reconnaît dans un miroir, et chacune de ces découvertes semble rapprocher l’espèce concernée de notre cercle moral. Mais le mécanisme lui-même mérite d’être interrogé. Pourquoi faudrait-il réussir un examen d’humanité pour avoir le droit de ne pas être exploité ? Pourquoi l’intelligence humaine, notre langage ou nos capacités cognitives particulières constitueraient-ils les épreuves du concours ? Nous écrivons l’examen, nous sommes membres du jury et, curieusement, les compétences les mieux récompensées sont celles dans lesquelles notre propre espèce excelle.
Je ne sais pas si une vache possède une subjectivité semblable à la mienne et, à bien y réfléchir, la question m’intéresse moins qu’avant. Son monde doit être profondément différent du mien. Ses perceptions, sa mémoire, son rapport au temps, son corps et ses relations sociales composent une expérience que je ne connaîtrai jamais de l’intérieur. Mais je n’ai justement pas besoin qu’elle éprouve le monde comme moi pour reconnaître le point essentiel : elle l’éprouve. Je n’ai pas découvert dans cette vache une subjectivité identique à la mienne. J’ai découvert une subjectivité qui n’était pas la mienne. Il existe quelque part derrière ces yeux un point de vue depuis lequel certaines choses sont vécues. Il y a une différence pour elle entre la peur et l’apaisement, entre la douleur et son absence, entre certaines situations qu’elle recherche et d’autres auxquelles elle tente d’échapper. Je ne saurai jamais ce que cela fait d’être cette vache. Il suffit peut-être de comprendre que cela fait quelque chose d’être cette vache.
Alors le mot « autre » change de sens. Au début, l’autre était celui que je plaçais de l’autre côté de la frontière : ce n’est pas moi, ce n’est pas nous, c’est l’autre. Mais « autre » peut vouloir dire quelque chose de très différent. Il peut simplement désigner un autre. Il y a un être, puis un autre être. Un animal, puis un autre animal. L’altérité n’a pas disparu, mais elle ne produit plus automatiquement une hiérarchie. Au contraire, elle devient la condition même de la relation. Faire entrer du non-moi en moi ne consiste pas à effacer la différence de l’autre. Cela consiste à reconnaître que la frontière de ma considération morale n’a aucune raison de coïncider parfaitement avec la frontière de mon identité. Je peux ne pas être toi et reconnaître que ce qui t’arrive compte pour toi.
Nous savons déjà faire cela entre humains. Toute morale digne de ce nom repose en partie sur cette étrange capacité à prendre au sérieux une expérience que nous n’éprouverons jamais nous-mêmes. Ta douleur n’est pas ma douleur, pourtant elle compte. Ta peur ne traverse pas mon système nerveux, pourtant je peux comprendre qu’elle constitue une raison de ne pas t’infliger ce qui la provoque. Je n’accéderai jamais directement à ta conscience, mais je n’exige pas cette preuve avant de reconnaître ton existence subjective. La question devient alors difficile à éviter : pourquoi ce mouvement devrait-il s’arrêter exactement à la frontière de notre espèce ? Non parce qu’il n’existerait aucune différence entre un humain et une vache, mais parce que la différence d’espèce ne fait pas disparaître le fait qu’il y ait, des deux côtés, quelqu’un pour qui ce qui arrive compte.
Peut-être avons-nous alors posé la mauvaise question pendant longtemps. Nous avons cherché à déterminer quelles caractéristiques les autres êtres devaient posséder pour mériter d’entrer dans notre cercle : sont-ils suffisamment intelligents, suffisamment conscients, suffisamment sociaux, suffisamment proches de nous ? Une autre question est beaucoup plus simple et peut-être beaucoup plus déstabilisante : y a-t-il quelqu’un là ? Quelqu’un pour qui ce qui arrive arrive. Si la réponse est oui, toute la géographie morale change. Les différences demeurent, mais l’abîme se referme. Une vache reste une vache, un humain reste un humain, et pourtant ces catégories cessent d’autoriser à elles seules que l’expérience de l’un soit sacrifiée aux préférences de l’autre.
Je crois que c’est cela que j’ai entrevu dans les Pyrénées sans savoir encore le formuler. Cette vache n’a rien démontré. Elle ne m’a présenté aucun argument philosophique. Elle ignorait tout de Singer, de l’antispécisme et probablement de l’existence même de cette étrange espèce de primates qui passe tant de temps à débattre des critères nécessaires pour accorder aux autres le droit de continuer à vivre. Elle était simplement là. Et pendant quelques secondes, la catégorie a disparu. Ce n’était plus l’Homme face à l’Animal. C’était une rencontre entre deux êtres qui, chacun depuis son côté du regard, faisaient l’expérience de ce moment.
Peut-être qu’une partie du progrès moral consiste précisément à faire apparaître des individus là où nous avions appris à voir des catégories. L’étranger redevient quelqu’un. Le nombre retrouve un visage. L’espèce retrouve ses individus. Et l’animal que nous avions transformé en fonction, en production ou en nourriture retrouve ce qu’il n’avait en réalité jamais perdu : sa propre existence. À partir de là, même le mot « animal » commence à devenir secondaire. Non parce qu’il serait faux, mais parce qu’une réalité plus fondamentale apparaît derrière lui, celle d’un sujet qui fait l’expérience d’exister.
C’est peut-être finalement toute l’ambiguïté de l’expression « l’autre animal ». Je croyais autrefois savoir qui était l’autre. C’était lui, évidemment. La vache. Le cochon. Le poulet. Tous ceux que nous avions réunis de l’autre côté d’une frontière dont nous avions nous-mêmes dessiné le tracé. Mais si je suis moi aussi un animal, la perspective se retourne. Depuis les yeux de cette vache, c’était peut-être moi, l’autre animal. Et dès que l’on accepte ce renversement, la vieille opposition entre nous et eux devient beaucoup plus difficile à maintenir. Il ne reste plus l’Homme d’un côté et l’Animal de l’autre. Il reste des êtres différents, des expériences différentes, des mondes différents qui se croisent parfois.
Ce jour-là, dans les Pyrénées, il y avait un animal.
Et un autre.
Sources
- Hank Rothgerber et Daniel L. Rosenfeld, « Meat-related cognitive dissonance: The social psychology of eating animals », Social and Personality Psychology Compass, 2021 — la synthèse dont viennent le paradoxe de la viande, la dissociation animal/produit et l'attribution réduite de capacités mentales aux animaux mangés.