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La prose et la poésie

Il existe deux manières de dire le monde.

Deux manières de le regarder. De le toucher. De le traverser.

La prose – directe, rationnelle, explicative.
Et la poésie – indirecte, symbolique, vibratoire.

La prose nomme. Elle découpe. Elle structure.
Elle veut comprendre, cerner, fixer.
Elle parle à l’intellect.
Elle rassure.

La poésie, elle, dissout.
Elle ouvre. Elle trouble. Elle glisse entre les mots.
Elle parle à l’âme.
Elle ne rassure pas – elle réveille.

Et entre les deux… la tension. La danse. Le mystère.

Logos vs mythos – deux langages pour une seule réalité

Le monde occidental s’est construit sur le Logos.
La parole claire, rationnelle, ordonnatrice.
La logique. Le concept. L’analyse. La pensée linéaire.

Mais avant le Logos, il y avait le Mythos.
Le récit. L’archétype. Le mythe.
Un langage non-littéral, circulaire, sacré.

Le Logos veut dire le comment.
Le Mythos murmure le pourquoi.

Le Logos déploie l’explication.
Le Mythos déploie la signification.

Et tu ne peux vivre une vie dense, alignée, vibrante…
qu’en tenant les deux en tension vivante.

La prose comme territoire du masculin – l’animus actif, solaire, tranchant

La prose, dans sa structure même, incarne l’animus.
Ce principe actif, logique, orienté.
Elle vise, découpe, trace une ligne droite.
Elle porte en elle l’archétype du feu qui pénètre.
Du mental qui clarifie. Du regard qui fixe.

Elle veut maîtriser.
Elle veut nommer.
Elle veut contenir le réel dans des mots.

Et c’est noble.
Mais partiel.

La poésie comme souffle de l’anima – le féminin symbolique, fluide, mystique

La poésie, elle, vient de l’anima.
Ce souffle profond, obscur, mouvant, sensuel.
Elle n’explique pas. Elle évoque.
Elle ne dit pas. Elle suggère.

Elle ne cherche pas à posséder le monde, mais à danser avec lui.

Elle s’offre à l’ambigu.
Elle épouse l’ombre.
Elle entrelace les opposés.

Et c’est elle, souvent, qui te reconnecte à ce que tu avais oublié.
Ce que ta pensée avait voulu effacer.
Ce que ta logique avait nié.

La tentation du logos pur – et sa stérilité

Beaucoup d’hommes vivent dans la prose permanente.
Dans le logos sans mythos.
Ils veulent des explications. Des raisons. Des méthodes. Des structures.

Mais à force de prose, ils s’assèchent.
Ils vivent dans la carte. Pas dans le territoire.
Ils perdent le contact avec le sensible. Le mystère. L’intime.

Ils parlent de la vie sans la vivre.
Ils nomment Dieu, mais ne Le sentent pas.
Ils construisent des systèmes, mais leur cœur reste vide.

Une prose sans poésie devient une prison.

La tentation de la poésie pure – et sa dérive

Mais l’inverse existe aussi.
Fuir dans le flottement. Dans la sensation pure.
Refuser le cadre. L’analyse. La rigueur.

Vivre dans l’indéfini.
Se perdre dans les images.
Se dissoudre dans le ressenti.

Mais sans structure, la poésie devient brume.
Elle n’incarne rien. Elle se dilue.
Elle ne change pas le monde. Elle flotte au-dessus.

Une poésie sans prose devient impuissante.

La dualité apparente – et la non-dualité sous-jacente

Prose et poésie apparaissent opposées.
Comme le yin et le yang.
Comme la nuit et le jour.
Comme le masculin et le féminin.

Mais si tu les poses vraiment face à face,
si tu les contemples sans vouloir les réconcilier,
alors tu verras : elles parlent de la même chose.

La prose, bien menée, devient poésie.
Et la poésie, dans sa précision, devient prose.

La vraie écriture, la vraie parole, le vrai verbe –
c’est quand l’un traverse l’autre.
Quand l’animus épouse l’anima.
Quand le mythe se structure.
Quand la logique devient lumineuse.

Là naît la puissance.
Là naît l’art.
Là naît la transformation.

Philosophie vs poésie – penser ou incarner ?

La philosophie cherche à penser la vie.
La poésie cherche à l’habiter.

Le philosophe demande : qu’est-ce que la beauté ?
Le poète te fait la sentir.

Le philosophe analyse l’amour.
Le poète le laisse brûler.

Et toi ? Tu veux comprendre la vie ? Ou la sentir vibrer dans chaque cellule ?

L’idéal, ce n’est pas de choisir.
C’est d’incarner une pensée poétique.
Une parole claire et vibrante.
Un mental lucide et traversé par l’âme.

L’alchimie intérieure – unir l’animus et l’anima

Dans la tradition jungienne, l’individuation passe par cette rencontre.
L’homme rencontre son anima.
La femme rencontre son animus.

Mais ce n’est pas une rencontre "romantique".
C’est une fusion intérieure.
Une danse entre les forces en toi.

Et ce n’est qu’en mariant ces deux principes que tu deviens entier.
Ni trop rationnel, ni trop intuitif.
Ni trop rigide, ni trop diffus.
Incarné, mais ouvert. Centré, mais fluide. Tranchant, mais tendre.

Un être humain vrai.
Pas un archétype mutilé.

Ecrire comme on vit – et vivre comme on écrit

Tu veux vivre en vérité ?
Alors écoute ta prose. Et écoute ta poésie.
Ne rejette ni l’une, ni l’autre.

La poésie ne réside pas que dans le style.
Elle réside dans la vibration du sens.

Et toute prose habitée devient poème.

La parole comme voie d’union

Le monde a trop de paroles mortes.
Trop d’opinions, de concepts, de structures froides.
Et aussi trop de "ressenti" sans forme, de "vibes" sans ancrage.

On n’a pas besoin de plus d’infos.
On a besoin de paroles vraies.
De verbes incarnés.
De mots traversés par une âme vivante.

Des paroles qui éclairent et qui touchent.
Des mots qui tranchent et qui guérissent.
Des idées qui construisent et qui élèvent.

Des écritures qui ne séparent plus la prose de la poésie.

Juste la parole juste.
Celle qui vient du centre.
Celle qui unit ce que l’ego oppose.